The Blind Ants d’Igor Legarreta : le western côtier qui remue le Pays basque

À San Sebastián, le cinéaste basque transforme la côte en terrain de poudre, de sel et de fantômes

À San Sebastián, Igor Legarreta débarque avec The Blind Ants comme on plante un drapeau sur un territoire qu’on croyait déjà cartographié. Sauf que le cinéaste basque ne fait pas un western de plus : il déplace les codes, les sable sous les bottes et les jette face à l’Atlantique.

Le film, annoncé en première mondiale au festival de San Sebastián, s’inscrit dans une trajectoire qui mérite qu’on s’y arrête un instant. Legarreta n’est pas un nouveau venu sorti de nulle part pour faire joli dans la programmation : avec When You No Longer Love Me en 2018 puis All the Moons en 2020, il a déjà montré qu’il savait travailler les marges, la mélancolie et les corps en tension. Ici, il pousse le curseur vers un territoire plus frontal, plus mythologique aussi, en décrivant son troisième long métrage comme un western côtier situé au Pays basque. Rien que ça. Et, franchement, ça a de la gueule.

Le geste est malin, parce qu’il joue avec une double tradition. D’un côté, le western, ce grand machin américain qui a longtemps servi à raconter la conquête, la violence, la loi du plus fort et la fabrication d’un monde. De l’autre, le Pays basque, avec ses paysages abrupts, sa lumière humide, ses falaises et ses routes battues par le vent. En collant ces deux imaginaires l’un contre l’autre, Legarreta ne cherche pas seulement le décalage esthétique. Il fabrique une collision. Et quand le western se prend la marée en pleine figure, il cesse d’être une icône de musée pour redevenir un sale film de survie.

Le Far West a pris l’eau, et c’est tant mieux

Le western européen n’a rien d’une nouveauté, bien sûr. On a déjà vu l’Italie, l’Espagne ou l’ex-Yougoslavie détourner les mythologies américaines pour en faire autre chose, du western spaghetti au film de frontière plus politique que folklorique. Mais le coup de force de Legarreta tient dans le déplacement géographique précis : la côte basque n’est pas un simple décor exotique, c’est un espace de passage, de contrebande, de disparition possible. Le bord de mer, au cinéma, a souvent quelque chose de funèbre ; il avale les corps, efface les traces, brouille les repères. Autrement dit, il est parfait pour un western qui ne veut plus jouer les conquérants mais les naufragés.

On imagine sans peine ce que ce cadre peut produire en termes de mise en scène : des lignes d’horizon coupées par les falaises, des poursuites où la terre ferme ne rassure plus personne, des silences plus lourds qu’un revolver, et cette sensation que la nature ne sert pas de décor mais de juge. Le western classique adorait les grands espaces ; ici, on parie plutôt sur des espaces qui se referment. Le mythe du pionnier prend l’eau, et avec lui toute la belle rhétorique virile qui va avec.

Un troisième coup de feu, pas un galop d’essai

Pour Legarreta, ce troisième film arrive au bon moment. Après deux œuvres qui exploraient déjà des zones émotionnelles très précises, il semble passer à une vitesse supérieure en assumant un genre plus lisible, donc plus risqué. Parce qu’un film de genre, ça pardonne moins : si le cadre ne tient pas, tout s’écroule. Si la tension retombe, on voit les coutures. Si le décor fait semblant, le spectateur décroche. Bref, pas le droit de tricher. Et c’est précisément ce qui rend The Blind Ants intéressant sur le papier : le film ne se contente pas d’emprunter le western, il doit le réinventer pour que la greffe prenne.

Le titre lui-même, The Blind Ants, ouvre plusieurs pistes sans en fermer aucune. Les fourmis, c’est le collectif, l’acharnement, l’organisation minuscule mais implacable. L’aveuglement, c’est la perte de direction, la fatalité, le monde qui avance sans comprendre où il va. Ensemble, les deux mots dessinent une fable sur des êtres qui s’activent dans un environnement qui les dépasse. On n’est pas loin d’un cinéma de la matière, du frottement entre les corps et le paysage, avec cette idée très simple et très belle que la géographie finit toujours par dicter sa loi. Le genre sert ici de machine à fantasmes, mais aussi de piège à illusions.

San Sebastián, vitrine idéale pour les films qui mordent

Le choix de San Sebastián n’a rien d’anodin. Le festival espagnol a depuis longtemps cette capacité à accueillir des films d’auteur qui ne se contentent pas de faire les beaux dans les salons parisiens. Il aime les œuvres qui ont du nerf, du relief, une vraie identité de mise en scène. Pour un cinéaste comme Legarreta, présenter un western basque dans ce cadre-là, c’est envoyer un signal clair : on n’est pas dans le folklore régionaliste, mais dans une proposition de cinéma qui veut dialoguer avec les genres tout en gardant les pieds dans son territoire.

Et c’est là que le projet devient plus intéressant que son simple pitch. Car le western, en 2026, n’est plus un genre dominant. Il survit par métamorphoses, par contaminations, par détournements. Le faire revenir au Pays basque, c’est lui rappeler qu’il n’a jamais appartenu qu’aux États-Unis. Les frontières du genre ont toujours été poreuses, et c’est tant mieux pour nous : les films qui savent déplacer les lignes sont souvent ceux qui laissent une trace. Pas forcément les plus bruyants, mais les plus tenaces. Un western qui regarde la mer, ça change tout. Ou presque.

Reste maintenant à voir si The Blind Ants tiendra sa promesse de film de bordure, de film de vent, de film qui fait grincer le mythe au lieu de le polir. Mais sur le papier, Legarreta a déjà gagné une chose précieuse : il a trouvé une image. Et au cinéma, une bonne image, ça vaut parfois plus qu’un long discours. Surtout quand elle sent le sel, la poussière et la mauvaise idée qui tourne bien.

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