
Un vrai crime passé au mixeur : plus criard, plus large, et nettement moins gênant pour les nerfs
On croyait l’affaire du « pizza bomber » condamnée au sérieux documentaire, voilà que Courteney Cox la passe à la moulinette de la farce. Avec Evil Genius, la comédienne devenue réalisatrice ne cherche pas la reconstitution sage : elle préfère le grand écart entre le fait divers glauque et la comédie qui grimace.
Pour situer le terrain, on parle d’un dossier criminel américain devenu, en 2018, un objet télévisuel très commenté grâce à la série documentaire Netflix Evil Genius, consacrée au meurtre de Brian Wells en 2003, ce livreur de pizza transformé en porteur de bombe malgré lui. L’histoire avait déjà tout d’un cauchemar bureaucratique et d’un polar de province empoisonné : un braquage raté, un collier explosif, des suspects qui semblent sortis d’un scénario trop tordu pour être honnête, et une enquête qui a longtemps laissé plus de boue que de réponses. Le vrai crime, ici, n’a jamais eu besoin d’en rajouter pour être tordu. Mais Hollywood, ou ce qui lui tient lieu de conscience, adore quand même appuyer sur le bouton « encore plus ».
Le projet de Courteney Cox s’inscrit donc dans une tradition bien américaine : prendre un fait divers déjà absurde, déjà sordide, déjà presque irréel, et le faire basculer dans une tonalité plus large, plus frontale, plus grotesque. Ce n’est pas nouveau. Depuis des décennies, le cinéma américain recycle les crimes réels en les faisant passer du côté du récit, puis du spectacle, puis parfois du numéro d’équilibriste moral. On a vu des drames, des thrillers, des mini-séries, des reconstitutions quasi judiciaires. Ici, on change de braquet : le sordide devient matière à farce, et la farce devient une façon de supporter le sordide.
Ce qui intrigue, ce n’est pas seulement le sujet, mais le geste. Courteney Cox ne débarque pas en simple exécutante venue cocher la case du true crime de plus. Elle arrive avec une image publique très identifiée, forgée par la sitcom, la comédie de studio et une certaine idée du timing nerveux. Forcément, ça colore la mise en scène. Là où un cinéaste plus austère aurait probablement cherché le malaise, elle semble viser la distorsion, le rythme qui s’emballe, la grimace qui remplace le frisson. On n’est pas dans la liturgie du drame criminel, mais dans une version plus tapageuse, presque cabossée, du même matériau. Et ça change tout.
Le risque, évidemment, est connu : à force de forcer le trait, on finit par aplatir la douleur réelle derrière le mécanisme comique. L’affaire Brian Wells n’est pas un petit puzzle macabre qu’on retourne pour le plaisir du twist. C’est un drame humain, un vrai, avec ses victimes, ses zones d’ombre, ses ratés institutionnels, et cette sensation très américaine qu’un système entier peut produire du chaos en croyant encore faire son boulot. Quand on choisit la farce, on marche sur une ligne de crête : soit on révèle l’absurdité du monde, soit on le transforme en sketch de trop.
Depuis une bonne décennie, le true crime a cessé d’être un sous-genre pour devenir une industrie à part entière. Séries, podcasts, longs métrages, docu-séries, reconstitutions : tout y passe, avec une appétence parfois franchement malsaine pour les récits de violence emballés comme des produits culturels premium. Netflix a largement contribué à cette inflation, en faisant du crime réel un moteur d’audience aussi fiable qu’un monstre sacré au box-office. Et à force d’user le filon, le genre a fini par se fissurer de l’intérieur : comment raconter encore ces histoires sans répéter les mêmes codes, les mêmes voix off, les mêmes plans de façade, les mêmes soupirs de consternation ?
Evil Genius version Courteney Cox semble répondre par la déformation. Puisque le réel a déjà l’air d’un mauvais scénario, autant assumer le mauvais goût, la stylisation, la comédie grinçante. C’est une stratégie qui peut être maligne, à condition de ne pas confondre ironie et indécence. Le film, d’après ce qu’on en devine, ne cherche pas à rassurer le spectateur avec le confort du « regard juste ». Il préfère le malaise du décalage. Et ce décalage, dans le cinéma américain contemporain, est souvent la seule manière de ne pas se faire engloutir par le déjà-vu.
Il y a aussi un petit jeu de miroirs assez savoureux, qu’on serait bien bête d’ignorer. Courteney Cox, pour une génération entière, reste associée à une comédie de groupe, à la mécanique de la réplique, à une présence qui sait tenir le cadre sans en faire des caisses. La voir s’attaquer à un matériau aussi sale, aussi instable, aussi peu élégant, c’est presque un gag en soi. Pas un gag méprisant, plutôt un déplacement : l’actrice connue pour sa précision dans le registre populaire s’essaie à un objet qui réclame du désordre, de l’excès, de la mauvaise foi assumée. Le résultat peut être bancal, mais au moins il a le mérite de ne pas sentir la naphtaline du prestige.
Reste la question qui fâche, celle qu’on se pose toujours quand le cinéma s’empare d’un fait divers encore tiède dans la mémoire collective : à quoi bon ? Si la réponse est « pour éclairer », très bien. Si la réponse est « pour comprendre », encore mieux. Si la réponse est « pour faire du bruit », on a déjà donné, merci. Dans le cas d’Evil Genius, la bascule vers la farce peut être l’arme idéale pour faire ressortir l’absurdité du réel. Ou le moyen le plus rapide de lui coller un nez rouge. On verra bien de quel côté penche la balance. En attendant, une chose est sûre : le crime n’a pas fini de servir de carburant à l’industrie, et l’industrie, elle, n’a jamais eu peur du mauvais goût quand il rapporte. Le vrai génie du mal, parfois, c’est juste le marketing.