
Un choix local, une cinéaste déjà bien installée et une course à l’Oscar qui adore les outsiders bien armés
L’Indonésie a tranché, et ce n’est pas un coup de poker sorti du chapeau : Four Seasons in Java de Kamila Andini part défendre les couleurs du pays dans la course à l’Oscar du meilleur film international. Sur le papier, c’est une sélection nationale ; dans les faits, c’est aussi une manière de rappeler qu’Andini n’est plus une promesse mais une valeur sûre du cinéma indonésien.
Pour situer un peu le terrain, la catégorie du meilleur film international aux Oscars reste l’un des rares espaces où les logiques de prestige, de diplomatie culturelle et de stratégie industrielle se télescopent sans trop se cacher. Chaque pays n’envoie qu’un seul long métrage, et cette décision vaut souvent autant pour ce qu’elle raconte du cinéma local que pour ses chances réelles à Hollywood. L’Indonésie, qui n’a jamais transformé cette catégorie en autoroute vers les statuettes, joue ici une carte très cohérente : celle d’une cinéaste déjà reconnue dans les circuits festivaliers, avec un film porté par un cast solide et une signature d’autrice qui ne sent pas la naphtaline. Autrement dit, on ne vient pas faire de la figuration en costume du dimanche.
Kamila Andini, qui écrit et réalise Four Seasons in Java sous son titre local Empat Musim Pertiwi, travaille depuis des années une fiction attentive aux corps, aux héritages et aux tensions entre intimité et ordre social. Elle n’a rien d’une inconnue débarquée par accident dans la machine à Oscars : son cinéma circule déjà dans les festivals, et son nom s’est imposé comme l’un des plus intéressants de la nouvelle génération indonésienne. Le film est produit par Ifa Isfansyah pour Forka Films, avec Putri Marino, Arya Saloka, Christine Hakim et Hana Malasan devant la caméra. Rien qu’avec Christine Hakim, on sent déjà le poids du cinéma national qui vient se poser sur la table. La dame n’est pas là pour faire tapisserie, évidemment.
Le choix d’un film pour l’International Feature Race n’a jamais été une simple question de goût. Il faut un film capable de parler aux instances nationales, de survivre à la circulation internationale, et de tenir la route face à des concurrents qui jouent parfois la carte du drame social frontal, parfois celle du grand geste formel. Dans ce contexte, Four Seasons in Java coche plusieurs cases : une cinéaste identifiée, un casting qui mélange visages populaires et figure tutélaire, et une production qui peut défendre une identité culturelle forte sans avoir l’air de se déguiser en produit d’exportation. C’est le genre de sélection qui dit : on veut exister, pas seulement participer.
Et puis il y a le titre, qui n’est pas qu’un joli emballage. Four Seasons in Java promet déjà un rapport au temps, au cycle, à la terre et aux métamorphoses qui colle assez bien à la manière dont Kamila Andini travaille ses récits. On est loin du simple récit à thèse plaqué au forceps. Chez elle, le politique passe souvent par les gestes, les silences, les rapports de domination qui s’insinuent dans le quotidien. Bref, le genre de cinéma qui préfère gratter sous la peau plutôt que lever le poing toutes les trois minutes. Et ça, dans une course aux Oscars, ça peut faire la différence si le film trouve le bon écho critique.
La présence de Christine Hakim change immédiatement la texture du projet. Dans beaucoup de cinémas nationaux, aligner un monstre sacré au générique, c’est un peu comme poser une pierre d’angle : tout le reste se redresse autour. Hakim apporte une mémoire, une autorité, une continuité historique. Elle relie le film à une tradition, à une idée du cinéma indonésien qui ne sort pas de nulle part et ne demande pas la permission d’exister. Face à elle, Putri Marino, Arya Saloka et Hana Malasan donnent au projet une circulation plus contemporaine, plus incarnée, plus directement lisible pour des spectateurs qui n’ont pas grandi avec les mêmes références. Le casting, ici, fait exactement ce qu’il doit faire : il fabrique du relief, pas du bruit.
Il faut aussi regarder cette sélection comme un geste de confiance envers une cinéaste qui n’a pas besoin d’être “découverte” pour être légitime. Kamila Andini a déjà prouvé qu’elle savait faire tenir ensemble ambition formelle et lisibilité émotionnelle. Dans le grand cirque des campagnes internationales, c’est précieux. Parce que l’Oscar du meilleur film international, malgré son vernis prestigieux, adore les œuvres qui savent être immédiatement identifiables sans se réduire à un slogan. Le film indonésien a donc intérêt à être singulier, mais pas hermétique. Finement dosé, ce genre d’équilibre peut devenir une arme. Mal dosé, ça finit en belle carte postale qui se regarde le nombril. Et personne n’a demandé ça.
La course à l’Oscar international fonctionne souvent comme une petite loterie très sérieuse. Les pays envoient leurs meilleurs atouts, les campagnes se montent, les projections s’enchaînent, et au bout du compte, il faut que le film existe dans l’esprit des votants. Pour un cinéma comme celui d’Indonésie, le vrai enjeu n’est pas seulement d’atteindre la shortlist, mais de faire exister un imaginaire national dans un espace où l’on reste encore trop souvent périphérique. D’où l’intérêt d’un film signé par une autrice déjà repérée, plutôt qu’un pari purement opportuniste sur un sujet supposément “universel” (ce mot qui sert parfois à masquer une absence de vision, soyons honnêtes).
Si Four Seasons in Java parvient à franchir les premières étapes de la campagne, ce ne sera pas seulement grâce à son sujet ou à son casting. Ce sera parce qu’il s’inscrit dans une trajectoire plus large : celle d’un cinéma indonésien qui cherche depuis plusieurs années à gagner en visibilité sans renier ses spécificités. Kamila Andini fait partie de ces cinéastes qui savent qu’un film de sélection n’est pas forcément un film de compromis. Et ça, pour une industrie qui veut compter dans la conversation mondiale, c’est tout sauf anodin. Reste à voir si Hollywood aura l’élégance de regarder au-delà de ses réflexes habituels. On croise les doigts, mais on garde les deux pieds sur terre.
Au fond, cette sélection dit quelque chose de simple et de plutôt sain : l’Indonésie ne cherche pas à singer le centre du jeu, elle tente d’y entrer avec ses propres armes. Et dans la grande foire aux ambitions oscarisables, ce n’est déjà pas rien. La suite, comme toujours, se jouera entre prestige, circulation, et ce petit grain de folie qui fait qu’un film passe de “bon candidat” à “vrai concurrent”. Hollywood adore les récits de conquête. Reste à savoir s’il saura reconnaître celui-ci quand il viendra frapper à la porte.