Andy Weir, The Martian et MacGyver : quand la débrouille devient un art de survivre

L’auteur assume la comparaison et ça dit beaucoup de son goût pour les héros ingénieux, pas pour les super-héros

On a parfois l’impression que la pop culture recycle toujours les mêmes mécaniques, mais là, le rapprochement entre The Martian et MacGyver n’a rien d’un caprice de forum. Andy Weir, lui, l’a très bien compris : si son astronaute rappelle le bricoleur le plus célèbre de la télé américaine, ce n’est pas un accident, c’est presque la colonne vertébrale du personnage.

À la base, MacGyver est un monument de la télévision de l’ère ABC, lancé en 1985 et installé pendant sept saisons avant de revenir en 2016 dans un reboot signé CBS, lui aussi assez solide pour durer cinq saisons. Le concept, on le connaît par cœur : Angus MacGyver, joué d’abord par Richard Dean Anderson puis par Lucas Till, résout des situations impossibles avec trois bouts de ficelle, un couteau suisse et une dose insolente d’inventivité. De son côté, The Martian raconte la survie de Mark Watney, astronaute abandonné sur Mars, contraint de transformer chaque problème en équation praticable. Le roman d’Andy Weir paraît en 2011, le film de Ridley Scott sort en 2015, et entre les deux, la comparaison s’installe presque toute seule. La vraie question n’est pas “pourquoi les gens rapprochent-ils les deux ?”, mais plutôt “comment un récit de survie devient-il une célébration de l’intelligence pratique ?”

En février 2014, dans un entretien accordé à Paul Semel, Weir ne fait pas semblant de découvrir le parallèle. Il explique en substance qu’il n’a rien trouvé d’étonnant à cette association, puisque Watney est précisément un type qui résout les catastrophes par la ressource et l’astuce. Et il ajoute, avec une élégance qui évite le petit cinéma d’ego : « I wasn’t surprised at all. Mark is a very resourceful guy coming up with very resourceful solutions. I would have been surprised if people hadn’t compared him to MacGyver. And I’m not annoyed by it at all. Being favorably compared to a great show like ‘MacGyver’ is a compliment. » (Paul Semel, février 2014). Autrement dit : pas de susceptibilité de romancier vexé, pas de posture d’auteur au-dessus de la mêlée. Juste le constat qu’un héros qui survit par la méthode et l’improvisation appartient à une lignée très identifiable. Et franchement, on aurait eu tort d’espérer une réponse plus snob.

Le couteau suisse de la SF

Ce qui relie The Martian à MacGyver, ce n’est pas seulement le bricolage. C’est une vision du héros comme technicien du désastre. Pas un demi-dieu, pas un élu cosmique, pas un guerrier bardé de muscles : un cerveau qui calcule, teste, rate, recommence. Dans le roman comme dans le film, la tension dramatique vient moins du danger brut que du protocole de sauvetage, du détail matériel, du “comment on fait ?”. C’est là que le récit d’Andy Weir se distingue d’une bonne partie de la SF spectaculaire : la science n’y est pas un décor, elle est une dramaturgie.

Ridley Scott, avec Matt Damon en tête d’affiche, a parfaitement compris ce moteur-là. Le long métrage, tourné à un rythme soutenu, évite l’emphase pour privilégier l’efficacité. Résultat : un blockbuster de survie qui a encaissé environ 630 millions de dollars au box-office mondial, tout en s’offrant une réputation critique très flatteuse. Pour Scott comme pour Damon, c’est l’un des gros succès de leur carrière, et ce n’est pas un hasard si le film a si bien circulé : il vend une idée simple, presque vieille école, celle d’un individu seul face à l’adversité, mais armé d’un savoir-faire concret. Sur Mars, la poésie passe par la procédure.

Affiche de Seul sur Mars
Affiche de Seul sur Mars

Pas de cape, juste des idées

Autre point commun entre les deux œuvres : leur refus du héros invincible. MacGyver n’a jamais été un fantasme de puissance, mais un fantasme de débrouille. The Martian pousse cette logique à l’extrême, en la déplaçant dans un cadre de science-fiction hard-SF où chaque choix a des conséquences physiques, chimiques, logistiques. On n’est pas dans le grand fracas du space opera, on est dans la survie au millimètre. Et c’est précisément ce qui rend le parallèle avec la série si pertinent : dans les deux cas, on admire moins la force que la capacité à transformer le réel en boîte à outils.

Le plus amusant, c’est que cette filiation ne dessert ni le roman ni le film. Au contraire, elle leur donne une noblesse populaire. Andy Weir ne cherche pas à faire de Watney un mythe abstrait ; il en fait un artisan du possible. Et ça, c’est très américain dans le bon sens du terme : la foi dans la solution, dans l’inventivité, dans le fait qu’un problème monstrueux peut se démonter pièce par pièce. Le héros n’est pas celui qui écrase la difficulté, c’est celui qui la démonte.

Weir, la machine à idées

Depuis The Martian, Andy Weir a continué à bâtir une œuvre très cohérente. Project Hail Mary, publié en 2021, a lui aussi trouvé son public avant de filer vers une adaptation cinématographique portée par Ryan Gosling. Là encore, on retrouve cette obsession du système, de la résolution, de l’ingéniosité face à l’absurde. On peut même y voir une forme de signature : chez Weir, le suspense naît moins du mystère que de l’ingénierie narrative. C’est sec, précis, souvent drôle, et ça fonctionne parce que le lecteur comme le spectateur ont l’impression de participer à l’expérience.

Quant à son prochain livre, annoncé comme tourné vers l’intelligence artificielle, il prolonge logiquement cette trajectoire. Après tout, quoi de plus cohérent pour un auteur fasciné par les protocoles, les systèmes et les solutions improvisées qu’un sujet où la machine pense, apprend, déraille peut-être ? On imagine déjà les comparaisons, les débats, les petits ricanements de comptoir. Mais au fond, elles disent toujours la même chose : on aime les récits où l’intelligence n’est pas décorative. Et si MacGyver et The Martian se rejoignent, c’est peut-être parce qu’ils font du cerveau le plus beau des effets spéciaux.

Au fond, Andy Weir n’a pas seulement accepté la comparaison : il l’a presque signée des deux mains. Et ça, pour un romancier de la survie, c’est quand même une jolie façon de ne pas perdre le nord… même sur Mars.

Bande-annonce VF de Seul sur Mars

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