
Avant que le Joker de Heath Ledger ne devienne le grand bordel ambulant de The Dark Knight, Christopher Nolan avait déjà une vieille silhouette allemande dans un coin du cerveau : Le Testament du Dr Mabuse. Le genre de référence qui ne sert pas à frimer en interview, mais à comprendre comment on fabrique un super-vilain qui tient debout.
La source est limpide : lors d’une visite chez Criterion en juillet 2026, Nolan a cité le film de Fritz Lang parmi ses choix, en rappelant qu’avec son frère Jonathan, ils avaient beaucoup regardé Le Testament du Dr Mabuse en travaillant sur le Joker. Ce n’est pas un petit clin d’œil de cinéphile en goguette. C’est une clé de lecture. Sorti en 1933, le film de Lang prolonge le personnage inventé par Norbert Jacques dans le roman Dr. Mabuse, der Spieler (1921), déjà adapté au cinéma en muet en 1922. Le cinéaste y suit un criminel enfermé dans un asile, réduit au silence mais toujours capable d’empoisonner le monde par ses écrits, ses idées, son aura. On est loin du simple méchant de série B : Mabuse est un cerveau, un système, une contagion. Bref, un prototype de super-vilain avant l’heure, avec un parfum de cauchemar politique qui colle encore aux semelles.
Et c’est là que le Joker de Nolan cesse d’être un clown du chaos pour devenir un héritier très sérieux d’une tradition du crime comme virus mental.
Dans Le Testament du Dr Mabuse, le personnage-titre n’a même pas besoin d’occuper tout le cadre pour dominer le film. Il parle depuis l’ombre, écrit des consignes, infiltre les esprits, et son influence continue après sa disparition apparente. C’est précisément ce qui intéresse Nolan : non pas un méchant qui cogne plus fort que les autres, mais une force qui détraque l’ordre du monde de l’intérieur. Le Joker de The Dark Knight fonctionne sur la même logique. Il se présente comme un “agent du chaos”, brûle l’argent des mafieux, orchestre sa propre capture, puis retourne la situation contre Batman. Le personnage n’est pas seulement imprévisible ; il met en scène sa propre légende. Et ça, chez Nolan, c’est du carburant pur. Le Joker n’est pas un adversaire, c’est une machine à contaminer la morale.
On peut même aller plus loin, parce que le parallèle entre les deux films ne tient pas seulement à l’idée du chaos. Il tient à la manière dont le mal passe par la parole, la suggestion, la possession. Dans le film de Lang, le docteur Baum finit littéralement absorbé par l’héritage de Mabuse. Dans The Dark Knight, Harvey Dent bascule sous l’effet combiné du traumatisme, de la manipulation et de la mise en scène du Joker. Même logique, autre époque, autre costume. Le crime n’est plus un simple acte, c’est une pédagogie. Pas très rassurant, évidemment. Mais diablement efficace dramatiquement.

Il faut aussi rappeler le contexte. Le Testament du Dr Mabuse sort dans une Allemagne de 1933 en pleine bascule historique, au moment où le cinéma de Lang capte les angoisses d’un pays qui glisse vers la catastrophe. Le film a souvent été lu comme une œuvre hantée par la montée des totalitarismes, et cette lecture n’a rien d’un gadget universitaire. Quand Mabuse écrit depuis sa cellule, quand ses mots se transforment en action criminelle à l’extérieur, Lang filme déjà la circulation toxique des idées. Nolan, qui adore les récits de systèmes, de doubles, de structures mentales, ne pouvait pas passer à côté. Son Joker n’est pas seulement un ennemi de Batman ; il est un symptôme. Et les symptômes, au cinéma, sont souvent plus intéressants que les monstres qui font juste du bruit.
Le plus drôle, si l’on peut dire, c’est que The Dark Knight a parfois été vendu comme un blockbuster de super-héros alors qu’il fonctionne aussi comme un thriller de contamination morale, presque un film de guerre psychologique. Sorti en 2008, avec Christian Bale, Heath Ledger, Aaron Eckhart et Maggie Gyllenhaal, le long métrage a rapporté plus d’un milliard de dollars dans le monde et a définitivement installé Ledger dans l’Olympe des performances devenues mythe. Mais derrière le box office, il y a cette mécanique très allemande dans l’âme : un mal qui se transmet, se mime, se propage. Nolan a beau tourner en 70 mm et en IMAX, il reste fasciné par des fantômes de cinéma expressionniste. Et franchement, tant mieux. On préfère ça à un énième méchant qui veut juste “tout faire sauter” parce que le scénario l’exige.
La source rappelle aussi un point qui nourrit les fantasmes depuis des années : si Heath Ledger n’était pas mort en 2008, le troisième film de la trilogie aurait peut-être suivi une autre trajectoire. David S. Goyer a expliqué en 2021 à The Hollywood Reporter que la disparition de l’acteur avait “complètement changé la polarité” du projet. Là encore, pas besoin de réécrire l’histoire en mode roman de gare. Mais on peut imaginer que Nolan aurait pu prolonger le motif Mabuse : un Joker enfermé, toujours menaçant, toujours actif depuis sa cellule, comme une menace qui refuse de mourir. Ce n’est pas ce qu’a été The Dark Knight Rises avec Bane, et ce n’est pas grave. Chaque trilogie a son fantôme. Celle-ci a simplement perdu le sien trop tôt.
Ce qui reste, c’est une idée très nolanienne : le mal le plus efficace n’est pas celui qui détruit tout d’un coup, mais celui qui s’organise, se transmet, se raconte. Mabuse et le Joker partagent cette contradiction magnifique : ils veulent le chaos, mais ils le fabriquent avec une précision d’horloger. Le désordre, chez eux, c’est une stratégie. Pas un accident. Et c’est peut-être pour ça que le vieux film de Fritz Lang continue de hanter le cinéma de super-héros bien plus que certains univers étendus qui confondent encore profondeur et vacarme. On a connu plus mauvais héritage.
Au fond, Nolan n’a pas seulement pioché dans un classique du crime : il a retrouvé une manière de penser le méchant comme une idée qui s’infiltre. Et ça, entre deux explosions numériques et trois franchises en pilotage automatique, ça fait un bien fou.