En un quart de siècle, la télévision américaine a fait subir aux personnages musulmans un drôle de grand écart : d’abord suspects par défaut, puis enfin pensés comme des êtres humains à part entière. Entre les deux, il y a eu la panique post-11-Septembre, les automatismes d’écriture et une bonne vieille mécanique industrielle qui adore recycler ses peurs.
Le sujet n’a rien d’anecdotique. Après les attentats du 11 septembre 2001, l’industrie télévisuelle américaine s’est mise à reconfigurer ses méchants à la chaîne, avec une rapidité qui dit tout de l’état de sidération du pays. Avant cela, les séries de network et les thrillers télé avaient déjà leurs figures de l’ennemi prêt-à-servir, souvent venues d’Europe de l’Est, de ces blocs soviétiques ou post-soviétiques qu’Hollywood a longtemps utilisés comme une réserve de silhouettes grises, menaçantes, interchangeables. Puis l’axe du mal a glissé, presque d’un coup, vers le Moyen-Orient. La télévision, ce grand miroir à retardement, a suivi sans broncher.
Le cas de 24 heures chrono est, à ce titre, presque trop parfait. La première saison, diffusée à partir de novembre 2001 après avoir été tournée avant les attentats, mettait Jack Bauer face à une menace issue de l’extrême nationalisme serbe. La saison suivante basculait vers une cellule terroriste arabe prête à faire sauter une bombe atomique à Los Angeles. On ne parle pas ici d’une simple évolution de scénario, mais d’un basculement de l’imaginaire collectif : le terroriste télévisuel change de langue, de visage et de géographie en même temps que l’Amérique change de traumatisme.
Le méchant a changé de passeport
Pour rappel, les séries américaines n’inventent jamais leurs figures d’ennemis dans le vide. Elles absorbent l’air du temps, le distillent, le simplifient, puis le renvoient au public sous forme de récits digestes. Après le 11-Septembre, l’arabe ou le musulman est devenu, dans une foule de fictions, un raccourci dramatique. Pas forcément parce que les auteurs étaient tous des idéologues, mais parce que l’industrie adore les réflexes pavloviens : un visage, un accent, une menace, et hop, on a bouclé le moteur narratif. C’est moche, mais efficace. Et la télévision, quand elle panique, ne fait pas dans la dentelle.
Cette logique a eu une conséquence très concrète dans le casting. Les acteurs capables d’endosser des rôles arabes ou perçus comme tels ont été davantage sollicités, mais rarement pour des personnages épais. Le texte source le rappelle avec justesse : beaucoup d’entre eux, issus des diasporas iraniennes ou du sous-continent indien, ont été assignés à des rôles de terroristes, ou au mieux de repentis. Autrement dit, l’industrie a recyclé des corps et des accents sans leur offrir de vraie place. Le problème n’était pas seulement la quantité de rôles, mais leur pauvreté morale : une galerie de silhouettes condamnées d’avance.
Des écrans sous tension, des récits sous cloche
À l’échelle historique, ce virage raconte aussi l’évolution du petit écran américain au début du XXIe siècle. Les grandes chaînes cherchent alors à rester dans le coup face à la montée des chaînes câblées, à la montée en gamme des séries, à la multiplication des formats plus sombres, plus nerveux, plus addictifs. Le 11-Septembre arrive là-dedans comme une déflagration qui rebat les cartes du suspense. Le terrorisme devient un carburant dramatique presque automatique. Et quand un sujet devient un carburant, on sait comment ça finit : on le brûle jusqu’à la corde.
Ce qui frappe, c’est la vitesse du réflexe. Entre une première saison encore marquée par un ennemi venu des Balkans et une deuxième déjà structurée autour d’une menace arabe, il n’y a pas seulement un saut politique. Il y a une reprogrammation esthétique. La peur se met à porter d’autres vêtements. Les séries, qui prétendent souvent raconter le réel, finissent ici par l’ordonner selon une hiérarchie de soupçons. Le petit écran ne se contente pas de refléter l’Amérique post-attentats : il lui apprend à regarder certains visages comme des problèmes avant même qu’ils parlent.
Quand la fiction a enfin cessé de faire sa feignasse
Il faudra attendre les années 2020 pour que les séries américaines commencent à s’intéresser sérieusement à une évidence pourtant ancienne : les musulmans vivent aux États-Unis, y travaillent, y aiment, y doutent, y vieillissent, y râlent, bref y existent en dehors du seul prisme sécuritaire. Ce déplacement n’a rien d’un cadeau tombé du ciel. Il vient d’une lente évolution des sensibilités, de la pression des publics, de l’arrivée de nouvelles voix dans les writers’ rooms et d’un contexte industriel où la représentation n’est plus seulement une affaire morale, mais aussi un enjeu de marché. Quand on veut vendre à tout le monde, on finit parfois par écrire pour quelqu’un de précis. Miracle tardif, mais miracle quand même.
Cette bascule tardive dit beaucoup de la télévision américaine : sa capacité à capter les peurs collectives, mais aussi son retard à reconnaître les vies ordinaires qu’elle a longtemps effacées. C’est là que le sujet devient passionnant, et pas seulement sociologique. Car derrière la représentation des musulmans, on lit une histoire plus vaste : celle d’un médium qui a longtemps préféré les raccourcis à la complexité, avant de comprendre que le réel, le vrai, le sale, le contradictoire, c’est quand même plus costaud qu’un méchant en carton. La télévision a mis vingt ans à comprendre qu’un personnage n’est pas un alibi géopolitique.
Reste une question qui flotte encore au-dessus de tout ça, avec sa petite odeur de poudre froide : quand une fiction corrige enfin un stéréotype, est-ce qu’elle répare, ou est-ce qu’elle rattrape juste un retard devenu trop voyant ? On laisse la réponse aux séries elles-mêmes. Elles ont déjà assez de mal à ne pas se répéter.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




