Avant de devenir les visages familiers de Gilligan’s Island, Jim Backus et Alan Hale Jr. avaient déjà croisé leurs trajectoires dans un western comique MGM sorti en 1964. Advance to the Rear n’a pas la gloire de la série culte, mais il a ce petit parfum de préhistoire télévisuelle qui fait toujours sourire l’équipe de la rédaction.
À Hollywood, les carrières ne se rangent jamais proprement dans des cases. Un acteur de sitcom peut très bien sortir d’un western, un monstre sacré de la comédie peut se retrouver à jouer les militaires en déroute, et un film mineur peut soudain devenir passionnant parce qu’on y voit, en germe, ce qui fera plus tard la signature d’un duo. C’est exactement le cas ici. Sorti le 10 juin 1964, réalisé par George Marshall et adapté du roman Company of Cowards de Jack Schaefer, Advance to the Rear arrive trois mois avant le lancement de Gilligan’s Island sur CBS, le 26 septembre 1964. Autrement dit, on est pile au moment où Jim Backus et Alan Hale Jr. sont encore des acteurs de studio, avant que la télévision ne les transforme en figures pop quasi indestructibles. Le film, lui, n’a récolté qu’environ 1,1 million de dollars au box-office. Pas de quoi faire trembler la MGM, ni graver son nom au fronton de la mémoire collective.
Et c’est justement là que le film devient intéressant : moins pour ce qu’il raconte que pour ce qu’il laisse entrevoir des deux futurs naufragés de la culture télé.
Un western qui a le goût du vaudeville
George Marshall n’était pas un manchot. Le bonhomme avait déjà signé Destry Rides Again en 1939, participé à How the West Was Won et trimballait derrière lui une solide expérience de la comédie, de Laurel et Hardy à Bob Hope, Jerry Lewis ou W. C. Fields. Ce bagage compte énormément, parce que Advance to the Rear ne cherche pas à faire du western sérieux avec une couche de gag par-dessus. Il part d’un principe plus tordu : un groupe de soldats condamnés pour lâcheté, renvoyés au front pour se racheter, et traités surtout comme une machine à situations absurdes. Le matériau venait d’un roman de Jack Schaefer inspiré par un article de William Chamberlain sur la supposée “Company Q”, unité de soldats de l’Union punis pour couardise. Le film, lui, garde le point de départ et appuie franchement sur le comique de situation. On n’est pas dans la fresque héroïque, on est dans la débrouille, la honte, le bricolage militaire. Bref, du western en mode pantoufle trouée.
Dans ce cadre, Jim Backus et Alan Hale Jr. ne sont pas les vedettes centrales. Les rôles principaux reviennent à Glenn Ford et Melvyn Douglas, avec Stella Stevens en espionne confédérée et Michael Pate en chef autochtone. Backus campe le général Willoughby, celui qui envoie la troupe escorter un chargement d’or ; Hale Jr. joue le sergent Beauregard Davis, incapable de tirer sur certains rebelles parce qu’ils viennent de sa ville natale. Dit comme ça, on dirait presque une répétition générale pour Gilligan’s Island : un type massif, bonhomme, un peu dépassé par l’ampleur du désastre, qui regarde ses hommes se planter avec une résignation tendre. Le Skipper n’est pas encore né, mais il flotte déjà dans l’air.

Le fantôme du Skipper avant le naufrage
Ce qui amuse, c’est moins la précision historique que la lecture méta qu’on peut en tirer. Alan Hale Jr. a ce physique et cette énergie de second couteau imposant, de colosse sympathique, de chef de troupe qui n’a pas vraiment l’autorité mais possède le tempo. Dans Gilligan’s Island, cette matière deviendra comédie pure, avec le duo Hale Jr. / Bob Denver transformé en moteur burlesque. Dans Advance to the Rear, on voit encore l’état brut : un acteur de western qui sait déjà jouer la patience, l’agacement et la confusion sans forcer. Jim Backus, de son côté, apporte cette diction légèrement empesée, ce mélange de prestige et de loufoquerie qui fera merveille plus tard dans la télévision de masse. On n’a pas besoin qu’ils partagent des scènes pour sentir la logique de casting à l’œuvre : MGM et George Marshall recrutent des visages capables de faire tenir une situation bancale sans la casser. C’est du savoir-faire de studio, pas du hasard.
Le plus drôle, c’est que le film paraît presque conçu comme une préfiguration involontaire de la sitcom : des personnages coincés ensemble, une mission absurde, des rapports hiérarchiques qui déraillent, des figures d’autorité qui se ridiculisent, et une série de contretemps qui transforme le récit en mécanique de groupe. Sauf qu’ici, on reste dans le western, avec ses chevaux, son or à protéger, ses confédérés sournois et sa menace de capture. La télévision, elle, allait bientôt faire sa petite révolution en récupérant ce type de dynamique pour en faire un espace clos, un laboratoire de caractères. Le cinéma de genre servait déjà de répétition générale pour la machine à fantasmes cathodique.
Une disparition presque logique
Si Advance to the Rear a glissé dans l’oubli, ce n’est pas seulement parce qu’il a été éclipsé par Gilligan’s Island. C’est aussi parce qu’il appartient à cette zone intermédiaire du studio system finissant : un film propre, compétent, parfois drôle, mais pas assez singulier pour devenir un classique, pas assez spectaculaire pour survivre par son seul emballage, pas assez scandaleux pour nourrir la légende. En 1964, Hollywood commence déjà à sentir le sol bouger sous ses pieds. La télévision grignote l’attention, les genres se recyclent, les stars passent d’un médium à l’autre, et les seconds rôles deviennent parfois plus durables que les têtes d’affiche. George Marshall, lui, continue de faire tourner la mécanique avec une élégance de vieux routier, mais le centre de gravité du divertissement est en train de changer. Le western comique n’a pas disparu, il s’est juste retrouvé en concurrence avec d’autres formes de légèreté plus rentables et plus visibles.
Le cas Backus-Hale Jr. raconte donc quelque chose de plus large que la simple anecdote de casting. Il montre comment une carrière peut se reconfigurer à la faveur d’un succès télévisuel, comment un film mineur peut devenir rétrospectivement lisible à travers ce qui viendra après, et comment une œuvre oubliée peut soudain reprendre de la valeur dès qu’on la regarde comme une pièce du puzzle. Hale Jr. reviendra au western avec Hang ‘Em High en 1968, chez Clint Eastwood, pendant que Backus s’offrira encore une virée dans la comédie western avec The Cockeye Cowboys of Calico County en 1970. Pas exactement des sommets, certes, mais la trajectoire est parlante : ces deux-là n’ont jamais cessé de circuler entre les formes, comme si la frontière entre cinéma et télévision n’avait été qu’une porte tournante. Et parfois, c’est dans un film que personne n’attend plus qu’on voit le mieux la naissance d’une image durable.
Alors oui, Advance to the Rear n’a rien d’un trésor caché miraculeux. Mais il a ce charme un peu tordu des objets secondaires qui, à force d’être négligés, finissent par raconter plus de choses que les monuments. On y croise deux futurs emblèmes du petit écran, encore déguisés en soldats de passage, et on se dit que la carrière d’un acteur tient parfois à une poignée de scènes, à un ton, à une silhouette. Le reste, c’est l’histoire qui fait son tri. Et elle a parfois de l’humour, la garce.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




