À Venise, Alina Șerban ne vient pas quémander une place au banquet : elle débarque avec I Matter comme on pose une chaise au milieu de la table. Et ce n’est pas du folklore festivalier, c’est une petite secousse politique et cinématographique.
Le simple fait qu’une cinéaste Roma, déjà connue pour son travail d’actrice, d’autrice et de metteuse en scène, arrive à la Mostra avec un long métrage historique dit beaucoup de l’état du cinéma européen en 2026 : on continue de célébrer la diversité à grand renfort de communiqués, mais les récits portés par des voix roms restent rarissimes dans le circuit des grands festivals. Or Venise, depuis quelques années, adore se présenter comme le lieu où l’on découvre des cinémas que le marché a longtemps laissés au bord de la route. Tant mieux, pour une fois, si la machine à prestige sert à autre chose qu’à recycler les mêmes demi-dieux sous lumière dorée.
Alina Șerban n’arrive pas de nulle part. En Roumanie, elle a construit une trajectoire singulière, entre jeu, écriture et réalisation, avec une obsession claire : rendre visibles des existences que le cinéma institutionnel a trop souvent réduites à des silhouettes, des stéréotypes ou des fonctions dramatiques. Dans ce contexte, I Matter n’est pas seulement un nouveau titre dans une filmographie en construction. C’est un geste de reprise de pouvoir. Le genre de film qui ne demande pas la permission. Et ça, dans un système qui adore parler inclusion tout en gardant les clés du coffre, ça fait du bien.
Quand la douleur cesse d’être un décor
Le titre du film, à lui seul, donne le ton : il ne s’agit pas de contempler la souffrance Roma comme un objet d’étude anthropologique, encore moins comme un supplément d’âme pour festival programmé à la va-vite. Alina Șerban semble au contraire vouloir déplacer le regard. Faire de la douleur une matière dramatique, oui, mais sans l’exhiber comme un trophée de misère. Et c’est là que le projet devient intéressant : le cinéma européen adore les récits de domination tant qu’ils restent bien cadrés, bien sages, bien exportables. Ici, on sent au contraire une volonté de casser la vitrine.
Le mot historique, dans ce contexte, n’est pas un ornement marketing. Il renvoie à une lignée de films qui tentent de reconstituer un passé pour mieux corriger une mémoire officielle défaillante. Sauf qu’entre la fresque patrimoniale et le cinéma de réparation, il y a un gouffre. Le premier aime les costumes, les décors et les bons sentiments ; le second cherche la friction, la blessure, le hors-champ politique. Si I Matter tient ses promesses, il pourrait s’inscrire dans cette deuxième famille, celle des œuvres qui refusent la reconstitution comme simple musée. Pas un tableau figé, plutôt une gifle élégante.
Venise, ce vieux théâtre des hiérarchies
La présence du film à la Mostra n’est pas anodine non plus. Venise reste l’un des grands lieux de légitimation du cinéma mondial, avec Cannes et Berlin, mais aussi l’un des plus habiles à transformer la découverte en label. On y consacre des auteurs, on y répare parfois des oublis, on y fabrique des trajectoires internationales. Pour une cinéaste comme Alina Șerban, ce passage peut changer la donne, surtout dans un paysage où les films portés par des créateurs roms peinent encore à franchir les frontières de l’art et essai.
Il faut dire que l’industrie aime les récits de périphérie à condition qu’ils restent à distance respectable. Dès qu’une voix minorée prend le contrôle du cadre, du ton et du point de vue, le confort s’effondre. C’est précisément ce que promet ce type de projet : non pas représenter les Roma, mais laisser une cinéaste Roma organiser elle-même la représentation. Nuance capitale. Et c’est souvent là que le cinéma devient enfin du cinéma, pas une brochure humaniste avec belle photographie. Le regard n’est plus donné, il est repris.
Le passage du témoin, sans les mains propres
Ce qui rend l’affaire plus forte encore, c’est la position d’Alina Șerban elle-même. Elle appartient à cette génération d’artistes qui ne séparent plus l’acte de création de l’acte de prise de parole. Son travail s’inscrit dans une histoire plus large des cinéastes issus de minorités qui ne veulent plus être seulement les sujets d’un film, mais les auteurs de leur propre récit. On pense à ces trajectoires où l’expérience biographique irrigue la mise en scène sans la réduire à l’autobiographie pure et simple. Là, on est dans une zone plus trouble, plus féconde.
Et puis il y a le mot joie, associé à la douleur dans la présentation du film. Voilà qui mérite qu’on tende l’oreille. Parce qu’un cinéma Roma réduit à la plainte serait aussi paresseux qu’un cinéma de prestige qui confond gravité et profondeur. Si I Matter parvient à tenir ensemble l’élan vital et la mémoire des violences, alors le film évitera le piège du pathos compassé. Ce n’est pas gagné d’avance, évidemment. Mais c’est précisément ce qui rend le projet excitant : il ne cherche pas à rassurer. Il veut exister, point barre.
Au fond, la vraie question n’est pas de savoir si Venise va “récompenser” Alina Șerban, comme on distribue des bons points à la fin d’un trimestre. La vraie question, c’est de voir si ce genre de film peut fissurer un peu le décor, déplacer les lignes, forcer les programmateurs et les distributeurs à regarder ailleurs que vers les mêmes têtes d’affiche recyclées. Si I Matter réussit son coup, il ne sera pas seulement un film important pour une communauté ou pour un festival. Il deviendra un rappel assez brutal : le cinéma mondial n’a pas besoin de plus de centres, il a besoin de moins d’angles morts. Et ça, mine de rien, c’est déjà une petite révolution.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




