Avec Bénissez nos seins, Angèle Marrey ne filme pas un sujet « de société » au sens tiède du terme : elle s’attaque à un morceau d’histoire où le corps des femmes, ses représentations et ses injonctions se disputent la vedette depuis des siècles. Et, comme souvent quand on parle de seins, tout le monde croit savoir de quoi il retourne avant même d’avoir commencé à réfléchir. Mauvais réflexe. Ici, la poitrine féminine n’est ni un simple motif iconographique ni un prétexte à provocation : c’est un petit théâtre où se rejouent le pouvoir, le désir, la morale, la religion, la publicité, le militantisme. Bref, le bazar humain dans ce qu’il a de plus frontal.

Le documentaire, proposé à la demande sur On.suzane, arrive dans un moment où les images de corps circulent à la vitesse d’un blockbuster Marvel sur les réseaux, mais où les vieux réflexes n’ont pas bougé d’un iota. On parle d’un film qui prend appui sur un demi-siècle d’héritage féministe, avec en toile de fond la création du Mouvement de libération des femmes en 1970, et qui remonte bien plus loin encore. Car les seins, avant d’être un sujet de plateau télé ou de campagne de pub, ont déjà traversé l’Antiquité, l’iconographie chrétienne, les fantasmes coloniaux et les codes de l’avant-garde. Autrement dit : on ne regarde jamais une poitrine « pour de bon », on la lit, on la charge, on la dispute.

Le point de départ est simple et assez malin : faire entendre des femmes de tous âges, de toutes orientations, de toutes trajectoires, et croiser leurs paroles avec celles d’historiennes et d’anthropologues. Ce choix-là évite le piège du documentaire qui se contente d’aligner des témoignages comme on empile des cartes postales. Ici, le corps devient archive vivante. On ne dissèque pas seulement une forme, on observe la manière dont une société la cadre, la commente, la cache, la vend ou la sacralise. Et ça change tout, parce que le film ne demande pas « qu’est-ce qu’un sein ? », question de comptoir un peu fatiguée, mais plutôt : qui a le droit d’en parler, de les montrer, de les interpréter, et à quelles conditions ?

De l’Olympe aux vitrines : le grand cirque du regard

Dans le récit historique que dessine Bénissez nos seins, rien n’est jamais neutre. La statuaire antique, avec ses poitrines idéalisées, n’offrait pas un miroir du réel mais une invention de plus, une version lissée, presque abstraite, du corps féminin. Plus tard, la peinture religieuse a fait du sein allaitant un outil de foi, de pouvoir et de domination symbolique. On pense à la Vierge de Melun de Jean Fouquet, réalisée entre 1452 et 1458, où la figure mariale devient un objet de représentation autant qu’un instrument idéologique. Le corps nourrit, rassure, sanctifie, mais il sert aussi à tenir le monde en ordre. Rien que ça.

Le documentaire rappelle ainsi une évidence qu’on oublie trop souvent : le sein n’a jamais été « naturel » au sens naïf du terme. Il est toujours déjà raconté par quelqu’un, quelque part, pour quelque chose. Et quand la modernité arrive avec sa publicité, sa photographie, puis son cinéma, elle ne fait pas disparaître ces couches de sens ; elle les multiplie. Le sein devient image, marchandise, argument, étendard, cible. La machine à fantasmes n’a pas attendu Instagram pour tourner à plein régime.

Le MLF, le corps et le reste du monde

Le film d’Angèle Marrey a aussi le bon goût de ne pas réduire le sujet à une guerre abstraite entre puritanisme et libération. Les féministes des années 1970 ont bien compris que le corps était un terrain politique, pas un détail décoratif à régler entre deux slogans. Cinquante-six ans après la naissance du MLF, la question reste brûlante : qu’est-ce qui a vraiment changé dans la manière de voir, de montrer et de vivre sa poitrine ? Pas assez, visiblement, si l’on en juge par la persistance des injonctions contradictoires, entre hypersexualisation et contrôle social, entre célébration et censure, entre empowerment de vitrine et vieux réflexes de surveillance.

En faisant dialoguer des femmes jeunes, âgées, hétérosexuelles, lesbiennes ou trans, le documentaire élargit le cadre et évite le piège du discours monolithique. Parce que la poitrine féminine n’est pas un bloc conceptuel, encore moins un slogan. Elle se vit dans des corps, des classes sociales, des histoires médicales, des cultures différentes. Et c’est là que le film devient intéressant : il ne cherche pas à trancher une fois pour toutes, il montre comment un même objet peut être à la fois intime, politique, érotique, maternel, religieux, commercial. Le péché originel, ici, ce n’est pas la nudité : c’est le regard qui prétend l’assigner à une seule fonction.

Une histoire de seins, donc une histoire de pouvoir

Ce qui fait tenir Bénissez nos seins, c’est sa capacité à relier les époques sans faire de la broderie intellectuelle. Le film ne se contente pas d’aligner des références pour faire sérieux ; il montre comment les représentations sédimentent des normes. Ce qu’on appelle « le corps des femmes » n’a jamais été seulement un fait biologique : c’est une construction sociale, esthétique, morale, économique. Et dans cette construction, la poitrine occupe une place de choix parce qu’elle concentre tout à la fois la maternité, la sexualité, la pudeur, la honte, la marchandisation et la révolte.

On peut y voir un documentaire à thèse, oui, mais au bon sens du terme : une œuvre qui avance une idée et la travaille avec méthode. Pas un prêche, pas un tract, pas un cours magistral qui s’écoute parler. Plutôt un film qui rappelle que les images les plus banales sont souvent les plus politiques. Et qu’au fond, si les seins « bouleversent le monde » dès qu’ils apparaissent, c’est peut-être parce qu’ils révèlent une chose très simple : on n’a jamais cessé de vouloir gouverner ce qui échappe. Et ça, franchement, ce n’est pas près de finir.

Alors oui, on peut regarder Bénissez nos seins comme un documentaire sur la poitrine féminine. Mais ce serait encore trop petit. C’est surtout un film sur la façon dont une société fabrique ses obsessions, ses interdits et ses mythes à partir d’un bout de corps qu’elle prétend ne jamais voir innocemment. Et ça, mine de rien, c’est du cinéma documentaire qui a du nerf.

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