Avec Call My Agent! The Movie, la vieille machine à fantasmes de Dix pour cent redémarre sans chercher à se faire passer pour un miracle. On retrouve la bande, ses egos, ses cicatrices et cette énergie mi-affectueuse mi-vénéneuse qui a fait le sel de la série : bref, ça chambre, ça s’écharpe, et ça tient encore debout.

Pour rappel, Dix pour cent a débarqué sur France 2 en 2015 avant de devenir un petit monstre d’exportation, vendu dans une trentaine de territoires et adapté jusqu’aux États-Unis sous le titre Call My Agent! (la version anglaise, oui, parce qu’il fallait bien que l’industrie anglo-saxonne mette ses gros souliers dans le salon). La série de Fanny Herrero a surtout imposé un modèle rare : une comédie de coulisses qui parlait du cinéma et de ses petites lâchetés avec assez d’élégance pour séduire les cinéphiles, et assez de nerf pour ne pas sentir la naphtaline. Son principe était simple, presque insolent : faire de l’agence artistique un théâtre de guerre, où chaque épisode transformait les têtes d’affiche en clients ingérables, et les agents en pompiers du désastre. Le génie du truc, c’était de comprendre que le star-system adore se regarder dans le miroir, même quand le miroir lui renvoie une claque.

Dans ce contexte, un long métrage de retrouvailles n’avait rien d’évident. Le format série reposait sur la respiration, le feuilleton, les entrées-sorties, les invités prestigieux qui venaient jouer leur propre image avec plus ou moins de second degré. Passer au cinéma, c’est une autre affaire : il faut condenser, relancer, donner un arc à des personnages qu’on croyait déjà avoir apprivoisés, sans transformer la bande en carte postale de fin de tournée. Et c’est là que le film joue sa partition : il ne cherche pas à refaire la série, il tente de raviver son courant électrique. Pas de table rase, pas de grand geste pompeux : juste le pari de retrouver la chimie d’origine sans se prendre pour le messie du fan service.

Le retour des agents, ou l’art de se parler mal avec tendresse

Ce qui fait tenir Call My Agent! The Movie, c’est d’abord cette vieille alchimie de troupe. On n’est pas dans le reboot qui rase tout pour mieux vendre la nostalgie en kit, mais dans une reprise de rôle où chacun revient avec son petit bagage de rancunes, de tics et de blessures. Les personnages ont toujours fonctionné comme une famille dysfonctionnelle de l’industrie : des gens qui se mentent, se protègent, se sabotent parfois, mais qui n’existent qu’ensemble. C’est un moteur dramatique très français, d’ailleurs, cette manière de faire de la mauvaise foi une forme de lien social. Et quand le film retrouve ce tempo, ça marche parce qu’on sent derrière chaque vanne une vraie mémoire de groupe. Ils s’envoient des piques comme d’autres s’échangent des preuves d’amour.

Le film a aussi l’intelligence de ne pas lisser ses aspérités. La série avait déjà compris que le monde du cinéma est une fabrique à narcissisme, mais aussi un petit marigot où tout le monde dépend de tout le monde. Les agents y sont des négociateurs, des thérapeutes de fortune, des fossoyeurs de carrière quand il faut l’être. En version cinéma, cette mécanique gagne en densité dès lors qu’elle évite le piège du grand résumé. Ici, l’enjeu n’est pas de faire un best of des meilleurs moments, mais de remettre les personnages en friction. Et cette friction, c’est le carburant. Sans elle, on a juste une réunion de promo un peu trop longue. Avec elle, on retrouve cette sensation délicieuse de voir des adultes talentueux se comporter comme des ados sous caféine. Pas très noble, mais sacrément vivant.

Le cinéma qui se regarde dans la glace et se fait quand même une petite beauté

Il y a, dans ce retour en long métrage, quelque chose de très méta, mais sans la suffisance qui plombe tant de films “sur le cinéma”. Call My Agent! The Movie parle d’un milieu qui adore se raconter des histoires sur lui-même, tout en sachant que cette mythologie tient souvent à trois choses : du charme, du timing et une bonne dose de mauvaise foi. La série avait trouvé la bonne distance entre satire et affection, et le film semble prolonger ce pacte. On n’est ni dans la révérence molle, ni dans le règlement de comptes. On est dans une zone plus intéressante : celle où l’on aime assez un milieu pour le moquer, et où l’on le moque assez pour qu’il reste humain. C’est là que le film évite le péché originel des suites paresseuses : il ne confond jamais fidélité et immobilisme.

Dans le paysage actuel, où tant de franchises recyclent leur propre ADN jusqu’à l’os, ce retour a au moins le mérite de rappeler qu’une suite peut encore avoir du tempérament. Pas besoin de budget pharaonique ni de cascades à faire trembler les multiplexes : ici, le spectacle vient des corps qui se croisent, des répliques qui claquent, des alliances qui se font et se défont dans le même mouvement. C’est du cinéma de parole, de rythme, de présence. Et ça, on le sait bien à la rédaction, c’est souvent plus périlleux qu’une explosion en CGI. Parce qu’une explosion, ça se maquille. Une scène de dialogue ratée, elle, vous colle à la semelle comme une mauvaise odeur.

La bande, le business et la petite musique du retour

Ce qui rend ce film intéressant, au fond, c’est sa place dans l’économie des retours. Depuis quelques années, l’industrie adore exhumer ses succès télévisés ou cinématographiques pour en faire des objets hybrides, entre prolongement sentimental et opération de relance. Le risque est connu : transformer une œuvre aimée en produit de rattrapage. Ici, le pari semble plus fin, parce qu’il repose sur une vraie connaissance de ce qui faisait battre la série. Les personnages ne sont pas des mascottes, ce sont des forces contraires. Et tant mieux si le film accepte de les laisser se frotter, se contredire, se rater un peu. C’est souvent dans les ratés que la comédie trouve son nerf. Une bande qui s’aime trop devient vite un album souvenir ; une bande qui se supporte à peine, elle, peut encore faire du cinéma.

On ressort donc avec l’impression d’avoir retrouvé des visages familiers sans avoir eu droit à une simple séance de câlins industriels. Le film ne révolutionne rien, et ce n’est pas son job. Il préfère ranimer une dynamique, remettre du courant dans des relations qu’on croyait figées, et rappeler qu’un bon retour ne consiste pas à caresser le passé dans le sens du poil. Il faut un peu de frottement, un peu de mauvaise humeur, un peu de panache aussi. Sinon, à quoi bon revenir ? Quand une saga sait encore mordre, elle n’a pas besoin de faire semblant d’être neuve.

Et puis, entre nous, voir cette bande repartir au combat avec ses vieilles manies et ses nouvelles fatigues, ça a quelque chose de rassurant dans le meilleur sens du terme : pas rassurant comme un plaid Netflix, rassurant comme un film qui sait encore que les gens compliqués font de meilleures histoires que les gens sages. On prend. On grince un peu des dents. Et on attend presque qu’ils se disputent encore. C’est mauvais signe pour la paix des ménages, excellent pour le cinéma.

Part.
Laisser Une Réponse