On croyait connaître les Looney Tunes par cœur, et pourtant un détail minuscule continuait de faire débat depuis des décennies : le Road Runner dit-il « meep meep » ou « beep beep » ? Avec Coyote vs. Acme, Dave Green ne se contente pas de relancer la machine à gags, il règle aussi une querelle de cour d’école à coups de cinéma, de procès et de malice industrielle.
Le projet a une histoire déjà assez folle pour nourrir un dossier à lui tout seul. Longtemps rangé dans le tiroir des films sacrifiés par Warner Bros. Discovery, Coyote vs. Acme a fini par ressurgir en 2026 après une trajectoire de production chaotique, au point de devenir presque un symbole de la guerre interne que les majors mènent contre leurs propres héritages. Pendant ce temps-là, les Looney Tunes continuaient de hanter la culture pop comme des fantômes très rentables, de Space Jam à The Day the Earth Blew Up: A Looney Tunes Movie, sans jamais obtenir le grand film qu’ils méritaient vraiment. On a eu des bouts de franchise, des tentatives plus ou moins bancales, des produits de catalogue ; pas encore le long métrage qui comprenait que ces personnages ne sont pas juste des mascottes. Ce sont des armes de satire.
Et c’est là que Coyote vs. Acme devient plus malin qu’un simple retour en grâce : sous ses faux airs de comédie familiale, le film transforme un gag sonore en enjeu de récit, et un dessin animé en procès du capitalisme de carton-pâte.
Le cri du coyote, la voix du studio
Dans le film, le fameux débat autour du cri du Road Runner n’est pas juste une blague de cinéphiles obsessionnels qui dissèquent des courts métrages du samedi matin. C’est un motif dramaturgique. Dave Green explique, dans un entretien accordé à ComingSoon, que l’idée est venue du compositeur Steven Price, qui voulait entrer dans la tête de Wile E. Coyote et faire entendre le monde comme lui le perçoit. La rédaction adore ce genre de trouvaille : un détail sonore qui devient une clé psychologique, puis une signature de mise en scène. Et au passage, le film tranche le vieux débat en faveur de « beep beep », même si l’oreille, elle, continue parfois d’entendre autre chose. Voilà le genre de précision qui a l’air anecdotique et qui, en réalité, dit tout d’un film : ici, le son n’est pas décoratif, il est narratif.
Le plus drôle, c’est que cette réponse arrive au moment où le cinéma d’animation et le live-action hybride ont souvent l’air de s’excuser d’exister. Coyote vs. Acme, lui, n’a pas ce complexe. Il assume l’héritage de Who Framed Roger Rabbit et regarde aussi du côté d’Erin Brockovich, ce qui donne un mélange assez tordu sur le papier, mais parfaitement logique dès lors qu’on comprend le principe : un personnage de cartoon contre une machine juridique et commerciale. Le coyote ne court plus seulement après un volatile, il court après la vérité, et c’est beaucoup plus drôle.

Acme, ou la grande foire aux excuses
Ce qui rend le film intéressant, c’est qu’il ne se contente pas de recycler la mécanique du gag. Il s’en sert pour démonter un système. Acme, dans l’imaginaire Looney Tunes, c’est déjà la poule aux œufs d’or du fiasco : des produits absurdes, des pièges qui explosent, des inventions qui se retournent contre leur utilisateur. En 2026, cette logique devient presque documentaire. Le film met en scène une entreprise qui ressemble à toutes les grandes structures obsédées par la rentabilité, la communication et le déni. On n’est pas loin de la satire de studio déguisée en comédie pour tous âges. Sauf qu’ici, la cible est claire, et ça fait du bien.
Il faut aussi voir ce que le film raconte de Wile E. Coyote lui-même. Depuis des décennies, il est le demi-dieu de l’échec obstiné, le martyr du bricolage industriel, le type qui achète, teste, rate, recommence. Dans Coyote vs. Acme, il devient enfin le centre du cadre, pas juste le ressort d’un sketch. C’est presque une réparation morale. Le personnage cesse d’être un simple perdant magnifique pour devenir un héros de l’acharnement, ce qui, entre nous, est beaucoup plus émouvant qu’un simple enchaînement de chutes de falaise. Le film comprend que le vrai génie du coyote, ce n’est pas de gagner : c’est de continuer.
Le cartoon contre-attaque, et ça fait des étincelles
Dans la plus pure tradition hollywoodienne, le film recycle une vieille propriété intellectuelle pour lui redonner du nerf, mais sans la vider de sa substance. Là où tant de reboots se contentent de remettre la machine en route, Coyote vs. Acme remet surtout en circulation une idée de cinéma : le cartoon comme forme de contestation. Les Looney Tunes ont toujours été plus subversifs qu’on ne le raconte dans les dossiers de presse. Leur violence est élastique, leur anarchie est méthodique, leur humour repose sur la destruction du décor et la mise à nu des rapports de force. En 2026, ça tombe plutôt bien. Les enfants rient, les adultes comprennent la charge contre les puissances d’argent, et tout le monde ressort avec l’impression qu’un film de studio peut encore avoir des dents.
Et puis il y a cette petite victoire culturelle, presque ridicule et donc délicieuse : le film remet de l’ordre dans une querelle de fans qui traînait depuis trop longtemps. « Meep » ou « beep » ? Le long métrage choisit, et le choix n’a rien d’anodin. Il rappelle que les mythologies populaires se fabriquent autant dans les salles que dans les souvenirs, les VHS usées, les diffusions télé du dimanche matin et les disputes de cour de récré. Le Road Runner n’a jamais été seulement un oiseau qui file à toute vitesse. C’est une machine à fantasmes acoustiques. Et voilà qu’un film vient enfin lui donner une orthographe, donc une existence officielle.
Au fond, Coyote vs. Acme réussit quelque chose de rare : il parle à la fois de l’enfance, de la mémoire et du cynisme des grands groupes, sans se prendre pour un manifeste. Il a la légèreté du cartoon et la cruauté d’un bon film de procès. Pas mal pour un projet qu’on croyait enterré. On dirait presque qu’il a fallu le sauver pour qu’il puisse, à son tour, sauver un vieux mythe de l’oubli. Et si le cinéma servait encore à ça, après tout ?
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




