En 1999, HBO sortait un western de téléfilm que personne n’a vraiment mis en vitrine, et c’est bien dommage : The Jack Bull aligne John Cusack, John Goodman et une noirceur qui n’a rien d’un décor de pacotille. Le film n’a pas fait de bruit, mais il a laissé derrière lui une drôle de trace, celle des œuvres qu’on redécouvre en se demandant comment on a pu passer à côté.

À la fin des années 1990, le western n’est plus le moteur du box-office qu’il a été à l’époque de John Wayne, Clint Eastwood ou Sergio Leone. Le genre survit surtout à la télévision, où il trouve encore un terrain de jeu pour les récits de frontière, de loi bancale et de vengeance sale. HBO, déjà, ne joue pas la carte du petit écran sage : la chaîne s’offre des productions qui veulent rivaliser avec le cinéma, et The Jack Bull, diffusé en 1999, s’inscrit pile dans cette logique. Le film est écrit par Dick Cusack, père de John, d’après une matière littéraire qui remonte à Heinrich von Kleist et à son Michael Kohlhaas, lui-même nourri d’un fait historique du XVIe siècle. Autrement dit, on n’est pas dans le western à saloon et chapeau qui vole au vent. On est dans la tragédie morale, avec poussière, rancœur et institutions défaillantes. Le genre sert ici de machine à broyer les principes, pas de carte postale.

Le film est réalisé par John Badham, cinéaste capable de passer de Saturday Night Fever à Short Circuit, avant d’embrasser à la fin des années 1990 un territoire plus discret mais pas moins intéressant : le téléfilm de prestige. Ce qui frappe, dans The Jack Bull, c’est la manière dont Badham installe un conflit apparemment local pour le faire dérailler vers quelque chose de plus vaste, presque politique. Un éleveur, une taxe arbitraire, des chevaux maltraités, un système judiciaire qui tarde à agir : le récit avance comme une plaie qui s’infecte. Et quand la violence explose, elle n’a rien de glorieux. Elle a la gueule d’un engrenage qui s’est emballé tout seul.

Mais le vrai coup de force du film, c’est John Goodman, qui transforme un rôle secondaire en centre de gravité moral.

Goodman en juge, et tout le film se redresse

On connaît Goodman pour sa présence massive, sa voix de gravier, son art de faire exister un plan en deux secondes. Ici, il incarne le juge Joe B. Tolliver avec une humanité sèche, sans emphase, presque à contre-emploi de son aura habituelle. Il n’arrive pas pour faire le malin, il arrive quand le mal est déjà fait. Et c’est précisément ce retard qui donne au personnage sa force : il voit clair, il comprend la mécanique de la catastrophe, mais la loi ne rattrape jamais complètement la brutalité des hommes. Ce n’est pas un héros de western classique, c’est le témoin lucide d’un monde déjà abîmé. Goodman ne joue pas le shérif de légende, il joue la conscience qu’on aurait dû écouter plus tôt.

Il faut dire qu’en 1999, l’acteur sort tout juste de The Big Lebowski des frères Coen, où Walter Sobchak a déjà gravé son nom dans le panthéon des types incontrôlables et irrésistibles. Le voir basculer, un an plus tard, vers une figure d’autorité calme et désabusée, ça crée un joli frottement. Comme si Goodman rappelait qu’il peut être à la fois la tempête et le mur qui la contient. Cette amplitude-là, le film en profite à plein. John Cusack, de son côté, joue la colère rentrée avec une sobriété qui évite le cabotinage. Miranda Otto apporte une gravité tragique à un personnage sacrifié trop vite par la logique du récit. Et John C. McGinley, fidèle second couteau, donne au tout une énergie de troupe, presque de petite armée improvisée.

Affiche de Wyoming Story
Affiche de Wyoming Story

Un western sans fanfare, mais pas sans coups

Ce qui rend The Jack Bull intéressant, c’est aussi sa place dans l’histoire du western télévisé. Les années 1990 ont vu la télévision reprendre à son compte des formes que le cinéma commercial délaissait partiellement. Le western, surtout, y trouve une seconde respiration : plus ample que le feuilleton poussiéreux, plus sombre que le divertissement familial, plus libre aussi dans sa manière d’installer la durée et le désespoir. On pense évidemment à Lonesome Dove, référence majeure du genre en format mini-série, qui a montré qu’on pouvait encore faire vibrer les mythologies de l’Ouest sans ressortir le trombone du folklore. The Jack Bull n’a pas ce statut, mais il partage cette ambition de fond : prendre le western au sérieux, sans le déguiser en attraction de parc à thème.

Le résultat a d’ailleurs été plutôt bien accueilli par la critique, même si l’échantillon reste mince. Le film affiche aujourd’hui un score critique de 80 % sur Rotten Tomatoes, basé sur cinq avis seulement, ce qui ne fait pas une vérité absolue mais confirme au moins une chose : l’objet n’était pas un accident honteux. Laura Fries, dans Variety, a salué la performance de Goodman, tandis que Louis Black, dans The Austin Chronicle, a défendu un western plus sophistiqué qu’il n’en a l’air. Et franchement, on comprend pourquoi. Le téléfilm n’essaie jamais de singer le grand cinéma, il préfère travailler une tension morale, une lente montée de la fatalité, un sentiment de perte qui colle à la peau. Pas besoin d’un budget pharaonique quand on sait où planter le couteau.

Le genre en sursis, la morale en plein désert

À la fin des années 1990, le western au cinéma n’est plus qu’un territoire intermittent. Les grands studios n’en font plus leur fer de lance, et le public de salles se tourne vers d’autres machines à fantasmes. En revanche, la télévision, elle, peut encore se permettre ce luxe : raconter le conflit, la terre, la loi, le voisinage qui tourne au règlement de comptes, sans avoir à rentabiliser un mastodonte de 100 ou 150 millions de dollars. C’est peut-être là que The Jack Bull trouve sa vraie place : dans cette zone intermédiaire où le western n’est plus un grand spectacle national, mais un drame de mœurs armé jusqu’aux dents.

Et puis il y a ce détail qui change tout : le film ne cherche jamais à réhabiliter la violence comme une solution élégante. Au contraire, il montre comment l’injustice fabrique sa propre riposte, puis comment cette riposte dévore tout le monde, y compris ceux qui avaient raison au départ. C’est là que le récit devient plus amer que la moyenne des westerns de l’époque. Pas de grand horizon libérateur, pas de victoire propre, pas de cavalcade qui lave les fautes. Juste une série de mauvaises décisions, de retards coupables et de corps qui tombent. Le genre, ici, n’a plus rien d’héroïque. Il a les mains sales, et il le sait très bien.

Au fond, The Jack Bull vaut moins comme curiosité que comme rappel : John Goodman n’a pas seulement traversé le cinéma américain, il a su y laisser des personnages qui continuent de travailler en silence.

Alors oui, le film est oublié, oui, il n’a pas la réputation des grands westerns de salle, et oui, il circule surtout comme un bon tuyau entre cinéphiles un peu têtus. Mais c’est précisément là qu’il devient intéressant : dans cette catégorie des œuvres qu’on ne brandit pas, qu’on ne cite pas à la machine, mais qu’on est content d’avoir enfin vues. Et Goodman, au milieu de tout ça, a cette élégance rare des acteurs qui n’ont pas besoin de faire beaucoup pour imposer beaucoup. Un juge, un regard, une voix, et l’Ouest devient soudain moins mythique, plus humain. Ce qui, entre nous, est souvent bien plus violent.

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