On passe notre temps à inventer des univers, alors que les mythes, eux, font déjà le boulot depuis des siècles. Et quand le cinéma s’en empare sans faire le malin, ça donne parfois des objets bancals à leur sortie, mais sacrément vivants vingt ou trente ans plus tard.

La source de cet article, signée Rafael Motamayor pour Slashfilm le 16 août 2026, part d’une idée simple et pas bête du tout : pourquoi aller bricoler des fantasy world à la chaîne quand les récits antiques, bibliques ou folkloriques offrent déjà du drame, du spectacle, des monstres, des dieux et des familles qui se déchirent à coups de fatalité ? Cecil B. DeMille l’avait compris avant tout le monde, et Hollywood n’a jamais vraiment cessé de lui donner raison. Entre les péplums, les tragédies grecques, les films d’animation inspirés de légendes et les relectures pop, la mythologie reste une machine à fantasmes d’une efficacité obscène. Sauf que certains titres, pourtant solides, ont fini dans l’angle mort : pas assez canonisés, pas assez rentables, pas assez américains, ou simplement avalés par le bruit de fond des plateformes. Et c’est là que ça devient intéressant : les oubliés tiennent parfois mieux la route que les gloires officielles.

On parle ici de cinq longs métrages cités par Slashfilm comme des mythes cinématographiques passés sous le radar, mais qui n’ont rien perdu de leur nerf. Il y a un film d’animation DreamWorks qui a failli faire vaciller le studio, une tragédie grecque d’une précision chirurgicale, un jalon majeur de l’animation japonaise, une odyssée rock et néon sortie en 2025, et un anime de vengeance qui regarde l’Olympe comme un panier de crabes. Bref, du lourd, du sale, du beau. Le mythe, quand il est bien filmé, ne vieillit pas : il se recompose.

Le sabre, le chien et la claque : Sinbad: Legend of the Seven Seas

Sorti en 2003 chez DreamWorks Animation, Sinbad: Legend of the Seven Seas appartient à cette période un peu folle où le studio tentait encore des choses, avant de se verrouiller presque entièrement sur la 3D. Le film mélangeait animation 2D et 3D, avec Brad Pitt, Catherine Zeta-Jones et Michelle Pfeiffer au casting vocal, et proposait une aventure de cape, d’épée et de monstres qui avait tout pour devenir un petit classique. Le problème, comme le rappelle la source, c’est son whitewashing massif : le Sinbad d’origine arabe y devient un pirate sicilien, propulsé dans une imagerie gréco-romaine qui sent un peu la table rase culturelle. On ne va pas faire semblant que ça passe crème. Mais sur le plan du spectacle, le film a encore de la tenue : créatures, dieux, combats, décors marins, et même ce chien de bord de navire qui vole presque la vedette. C’est le genre d’opus qui prouve qu’un échec commercial peut laisser derrière lui plus de vie que bien des succès propres sur eux.

Le plus ironique, c’est que l’échec de Sinbad a pesé lourd dans l’histoire de DreamWorks. Le film a été un flop massif au box office et a contribué à précipiter l’abandon de l’animation traditionnelle au profit du tout-CGI. Voilà comment un film de pirates finit par influer sur la politique industrielle d’un studio. Pas mal pour un “petit” oubli, non ?

Le sacrifice, la guerre et le père qui craque : Iphigenia

Avec Iphigenia de Michael Cacoyannis, sorti en 1977, on quitte le divertissement de studio pour entrer dans la tragédie grecque à l’état brut. Le film adapte le mythe d’Iphigénie, fille d’Agamemnon et de Clytemnestre, que les dieux réclament avant le départ pour Troie. La source insiste à juste titre sur la manière dont Cacoyannis transforme un récit archi-connu en drame intime, presque étouffant. Agamemnon n’est pas un simple chef de guerre : c’est un homme broyé par le politique, la foi, l’honneur et la paternité, autrement dit par tout ce qui fait les meilleures catastrophes antiques. Tatiana Papamoschou, alors âgée de 13 ans, y impose une présence qui serre la gorge. On est loin du péplum décoratif : ici, le mythe mord dans la chair.

Le film a d’ailleurs été reconnu à sa sortie, avec une nomination à l’Oscar du meilleur film international et une présence au Festival de Cannes, où il a été en lice pour la Palme d’or. Ce n’est pas un détail de cinéphile maniaque : ça dit bien que Iphigenia n’est pas un simple objet patrimonial grec, mais un grand film de mise en scène du dilemme moral. Et quand Yorgos Lanthimos reviendra plus tard à ce matériau avec The Killing of a Sacred Deer, on verra bien que le vieux mythe n’a jamais cessé de circuler dans le cinéma d’auteur contemporain. Les dieux ont beau changer de costume, ils gardent les mêmes mauvaises habitudes.

Affiche de Arion
Affiche de Arion

Avant Ghibli, le chaos : The Great Adventure of Horus, Prince of the Sun

En 1968, Isao Takahata signe avec The Great Adventure of Horus, Prince of the Sun son premier long métrage de cinéma, et c’est aussi la première collaboration majeure avec Hayao Miyazaki, bien avant la fondation de Studio Ghibli. Le film, produit par Toei Animation, a d’abord été un flop financier, ce qui est presque une blague cosmique quand on sait l’influence qu’il a exercée ensuite. La source le rappelle : on y retrouve déjà cette clarté du dessin, cette lisibilité de l’action et cette façon de faire bouger le cadre qui deviendront la marque des deux cinéastes. Le récit réinvente un épopée du peuple aïnou dans un décor de Scandinavie mythique à l’âge du fer, avec un héros qui doit récupérer l’Épée du Soleil et affronter Grunwald, un démon qui n’a rien à envier aux sales types de la fantasy moderne. Le film a l’air simple, mais il travaille déjà en profondeur la violence, le collectif et le passage à l’âge adulte.

Ce qui frappe encore aujourd’hui, c’est son ouverture quasi muette, avec un combat entre un jeune garçon et une meute de loups. Pas besoin d’en faire des caisses : la mise en scène suffit. Le mouvement, la fluidité, la tension, tout est déjà là. On comprend pourquoi ce film est devenu une référence pour l’animation japonaise, même s’il a longtemps traîné derrière lui l’étiquette d’échec. C’est souvent comme ça avec les pionniers : ils prennent les coups, puis les autres récoltent les lauriers. Classique.

Rock, néons et Orphée sous acide : O’Dessa

Plus récent, O’Dessa de 2025, distribué par Searchlight Pictures, joue une partition beaucoup plus pop, mais pas moins mythologique. La source le décrit comme un croisement entre Streets of Fire, le mythe d’Orphée et d’Eurydice, et une esthétique de cyberpunk néon à la Far Cry 3: Blood Dragon. Dit comme ça, on pourrait croire à un collage de références en roue libre. En réalité, le film semble tenir par sa cohérence de ton : Sadie Sink y incarne une musicienne lancée dans un futur post-apocalyptique dominé par un magnat des médias, Plutonovich, qui organise un reality game show pour endormir les foules. Le nom du personnage dit déjà tout, évidemment. Les Grecs n’ont jamais eu besoin de subtilité quand il s’agissait de nommer les puissances du dessous. Ici, Hadès porte un costume de patron de chaîne, et ça marche plutôt bien.

Ce qui rend O’Dessa intéressant, c’est sa manière de faire glisser le mythe dans un imaginaire de spectacle total : musique, romance tragique, contrôle des masses, révolte en sourdine. Sadie Sink, selon la source, y impose une présence vocale et physique très singulière, loin des rôles formatés qu’on colle souvent aux jeunes têtes d’affiche. On n’est pas face à une relecture sage d’Orphée, mais à une variation qui comprend que les enfers contemporains passent aussi par l’industrie du divertissement. Pas besoin d’aller chercher plus loin : le vrai monstre, c’est parfois l’audience captive.

Zeus a encore des ennuis : Arion

Avec Arion, sorti en 1986 chez Nippon Sunrise, on touche à une autre forme de mythologie recyclée : pas une adaptation littérale, mais un usage de la Grèce antique comme terrain de jeu pour une quête de vengeance très années 80. Le film est réalisé par Yoshikazu Yasuhiko, aussi connu pour son travail sur Mobile Suit Gundam, et adapte son propre manga. Le héros, kidnappé par Hadès, grandit avec une haine soigneusement cultivée contre Zeus, qu’il croit responsable du malheur de sa mère. Le résultat, d’après la source, tient du dark fantasy animé, avec monstres, dieux mesquins, couleurs éclatantes et une violence qui n’a rien d’anodin. C’est du mythe en mode poing dans la figure, sans le vernis de respectabilité.

Ce qui rend Arion si attachant, c’est justement sa façon de traiter les dieux comme des êtres petits, jaloux, intrusifs, presque mesquins. On est loin de l’Olympe majestueux : ici, les demi-dieux ont des humeurs de bureaucrates immortels. La source souligne aussi un détail délicieux : Apollon y est enfin cool. Voilà qui mérite presque une médaille. Visuellement, le film évoque par moments Vampire Hunter D, avec ses fonds flamboyants et son goût pour les silhouettes tendues vers l’excès. Ce n’est pas un monument consensuel, et tant mieux. Les mythes les plus vivants sont souvent ceux qui acceptent de se salir les mains.

Au fond, ces cinq films racontent moins des légendes que la manière dont le cinéma les digère, les tord, les répare ou les trahit. Et c’est peut-être ça, le vrai plaisir : voir des récits antiques survivre à des budgets, des flops, des modes et des oublis de catalogue. Les dieux changent de visage, les studios changent de stratégie, mais la vieille affaire du destin, du sacrifice et du désir de dépasser sa condition, elle, ne bouge pas d’un iota. On la retrouve partout, même là où personne n’allait la chercher. Le mythe n’est jamais enterré bien profond ; il attend juste qu’on rallume le projecteur.

Part.
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