Avec Shame and Money, Visar Morina ne fait pas dans la dentelle : il prend une famille kosovare, la secoue jusqu’à l’os et regarde ce qui tombe au fond du bac. Après un Grand Prix du jury à Sundance, le film débarque à Sarajevo avec l’allure d’un caillou dans la chaussure du cinéma social.

Le retour de Morina au Sarajevo Film Festival n’a rien d’anodin. Le cinéaste allemand d’origine kosovare y avait déjà marqué des points, et le voilà de nouveau dans la compétition principale avec son troisième long métrage, auréolé d’un accueil très fort à Park City plus tôt dans l’année. Sundance, pour ce type de film, reste une rampe de lancement redoutable : le festival adore les œuvres qui ont du nerf, une conscience politique et une manière pas trop polie de regarder le monde en face. Autrement dit, Shame and Money arrive avec le bon pedigree et la mauvaise humeur qu’il faut.

Dans la plus pure tradition des drames sociaux qui ne cherchent pas à caresser le spectateur dans le sens du poil, Morina s’attaque à une cellule familiale kosovare en pleine décomposition. Le titre dit déjà beaucoup : la honte, l’argent, deux forces qui écrasent les corps, les liens et la dignité, souvent dans cet ordre. On n’est pas dans le folklore de carte postale ni dans la grande fresque historique qui se pavane. On est dans la friction, dans le quotidien qui craque, dans la mécanique intime d’un pays encore travaillé par ses fractures. Et c’est là que le film semble viser juste : montrer comment une crise collective s’infiltre dans les cuisines, les silences et les rapports de pouvoir à table.

Le Kosovo, ce grand angle mort qui refuse de se taire

Le cinéma venu du Kosovo reste encore trop souvent traité comme une curiosité de festival, alors qu’il porte depuis vingt ans une énergie politique et formelle assez féroce. On pense à des films qui ont appris à faire beaucoup avec peu, à transformer la pénurie en style, la tension en langage. Morina s’inscrit dans cette lignée, mais sans jouer les héritiers sages. Son cinéma a plutôt l’air de dire : regardez bien, le passé n’est pas derrière nous, il est en train de nous marcher sur les pieds.

Le fait que le réalisateur parle d’un film à la fois comme d’un retour vers le passé et comme d’un avertissement pour l’avenir n’a rien d’une formule creuse. C’est même le cœur du projet. Le drame social, quand il est vraiment bon, ne se contente pas de photographier une misère ou une crise morale ; il fabrique un miroir sale, un miroir qui renvoie aussi bien les compromissions individuelles que les dégâts d’un système. Chez Morina, la famille n’est pas un refuge : c’est un champ de bataille miniature.

Sundance, Sarajevo : le petit théâtre des grands secousses

Le parcours du film raconte déjà quelque chose. Sundance lui a offert la légitimité internationale, Sarajevo lui rend son ancrage régional et symbolique. Ce va-et-vient entre l’Amérique des programmateurs et les Balkans des mémoires blessées n’est pas qu’une question de circulation des œuvres. C’est aussi la preuve qu’un film peut exister à plusieurs échelles à la fois : locale dans sa matière, universelle dans sa violence, exportable dans sa forme. Pas besoin de gros effets ni de budget de mastodonte pour faire trembler la table. Un bon scénario, des acteurs qui tiennent le choc, et ça suffit souvent à mettre tout le monde au garde-à-vous.

Morina, avec son troisième opus, semble avoir compris le truc : il ne cherche pas le grand geste démonstratif, il préfère la pression lente. Ce genre de cinéma avance comme une mauvaise nouvelle qu’on n’a pas encore reçue. Et c’est précisément pour ça qu’il fonctionne. Le spectateur n’est pas invité à admirer une démonstration, mais à encaisser une série de microfissures jusqu’au moment où tout part en vrille. Le drame social, quand il est bien tenu, n’a pas besoin de hurler pour faire mal.

La honte, l’argent et le reste : la vieille recette du désastre

Ce qui rend Shame and Money immédiatement intéressant, c’est son titre, presque trop simple pour être honnête. Il y a là une forme de brutalité conceptuelle qui rappelle les grands films où les affects et les rapports économiques sont indissociables. L’argent n’est jamais juste de l’argent ; il devient humiliation, dépendance, domination. La honte, elle, n’est pas seulement morale : elle est sociale, héritée, transmise, parfois intériorisée jusqu’à la nausée. On touche là à un moteur dramatique d’une efficacité redoutable, parce qu’il parle autant d’une famille que d’un pays qui peine à recoller ses morceaux.

Dans ce type d’œuvre, la mise en scène fait souvent tout. Il faut savoir cadrer l’étouffement sans le rendre décoratif, faire exister les tensions sans les souligner au stabilo, laisser les visages parler quand les mots ne suffisent plus. Si Morina tient cette ligne, le film peut devenir bien plus qu’un bon cru de festival : un vrai objet de cinéma, sec, nerveux, et assez lucide pour éviter le piège du misérabilisme. Le plus beau, dans ce genre de film, c’est quand il vous laisse avec l’impression désagréable d’avoir reconnu quelque chose de très proche.

Et puis il y a ce petit parfum de revanche tranquille : revenir à Sarajevo après un passage remarqué à Sundance, c’est aussi rappeler que les festivals ne servent pas seulement à distribuer des médailles, mais à faire circuler des films qui mordent encore. Morina n’a visiblement pas l’intention de faire du cinéma de salon. Tant mieux. On avait besoin d’un film qui regarde la faillite en face sans lui offrir une chaise confortable. Le passé, ici, n’est pas un musée : c’est une alarme qui sonne encore.

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