En 2010, Disney a cru tenir sa nouvelle machine à fantasmes : Nicolas Cage en sorcier moderne, Jon Turteltaub à la mise en scène, Jerry Bruckheimer à la production, et une promesse de franchise cousue main. Sauf que le sortilège a tourné court, et le film a fini dans la catégorie des blockbusters qui font tousser les comptables.
À l’époque, le studio de Burbank cherchait encore à transformer ses vieux actifs en nouveaux filons, avec cette logique très Disney de la poule aux œufs d’or qu’on presse jusqu’à la dernière plume. The Sorcerer’s Apprentice, sorti en 2010, s’inscrivait pile dans cette stratégie : reprendre un segment du Fantasia de 1940, l’étirer en long métrage live action, y injecter des effets numériques, une star au charisme cabossé mais intact, et espérer que le public suive. Le budget annoncé tournait autour de 150 millions de dollars, ce qui, pour un spin-off de Fantasia, relevait déjà du grand écart sans filet. Le projet avait pourtant des allures de réunion de famille : Turteltaub retrouvait Cage après National Treasure, Bruckheimer remettait une pièce dans la machine, et l’acteur racontait alors avoir voulu jouer un vrai magicien après Next et ses tours de passe-passe. Ça sentait le plan bien huilé. Ça sentait surtout le pari un peu trop confiant.
Le problème, c’est qu’un blockbuster de franchise ne vit pas seulement de ses intentions : il lui faut une date, un contexte, et un minimum de grâce au box-office. Là, tout a coincé en même temps.
Quand Manhattan prend l’eau, le box-office aussi
Le film suit Balthazar Blake, sorcier contemporain chargé de défendre New York contre les forces obscures, et d’entraîner un apprenti récalcitrant, Dave, incarné par Jay Baruchel. Autour de lui, Alfred Molina, Teresa Palmer et Toby Kebbell complètent un casting qui coche les cases du divertissement familial à gros budget. Sur le papier, on a donc bien le cocktail Disney des années 2010 : mythologie accessible, humour calibré, effets spéciaux à la chaîne, et une star capable de faire exister le bizarre au milieu du formatage. Nicolas Cage, lui, apportait cette énergie mi-spectrale mi-maniaque qu’on adore chez lui quand elle trouve un terrain de jeu. Le souci, c’est que le terrain de jeu était miné.
Le tournage a en plus connu un accident de cascade ayant blessé deux piétons, selon la BBC, ce qui n’aide jamais à installer une aura de légèreté autour d’un projet déjà lourd comme un grimoire en béton armé. Et puis il y a eu la sortie, le 14 juillet 2010 aux États-Unis, en plein cœur de l’été, face à Inception de Christopher Nolan, alors porté par la dynamique de The Dark Knight et par des critiques dithyrambiques. Résultat : troisième place au démarrage, derrière le mastodonte de Nolan et Despicable Me dans sa deuxième semaine. Avec 17,6 millions de dollars au premier week-end, The Sorcerer’s Apprentice n’a jamais vraiment décollé. Quand on ouvre contre un futur classique, il faut plus qu’un chapeau pointu pour survivre.

Le magicien, le studio et le mauvais sort
Le total mondial, 215,2 millions de dollars, pourrait presque faire illusion vu de loin. Sauf que le film n’a rapporté que 63,1 millions sur le sol américain, et qu’une fois la part des salles retranchée, il restait bien peu pour amortir le budget de production, sans même parler du marketing. Autrement dit : l’équation n’a jamais fermé. Les critiques, elles, n’ont pas aidé à fabriquer le bouche-à-oreille salvateur, avec un score de 40 % sur Rotten Tomatoes qui dit assez bien l’accueil tiède, voire franchement refroidi, réservé à cette tentative de lancer une nouvelle saga fantasy. Le film n’a pas seulement raté son départ ; il a enterré l’idée même d’une suite avant qu’elle ne prenne racine.
Et c’est là que le cas Cage devient intéressant. Au moment de The Sorcerer’s Apprentice, l’acteur n’était plus le demi-dieu commercial des années 1990, celui de Face/Off et Con Air sortis presque coup sur coup en 1997. Il traversait une période de moins bonne fortune, avec des titres comme The Wicker Man ou Bangkok Dangerous qui n’avaient pas exactement redressé la barre. Le film Disney marque donc une charnière : la fin d’un cycle de grosses productions de studio, puis le basculement vers une zone plus modeste, parfois directement vidéo, avant une vraie renaissance artistique avec Joe en 2013, puis Mandy, Pig et plus tard Longlegs. Ce faux départ n’a pas seulement plombé une franchise fantôme ; il a aussi refermé une porte dans la carrière de Cage.
Un échec, oui. Un accident de parcours, non.
On aurait tort de voir dans ce film un simple ratage industriel. Il raconte aussi quelque chose du Hollywood de l’époque, cette période où Disney cherchait à convertir ses archives en franchises neuves, où chaque propriété intellectuelle semblait devoir devenir un univers étendu avant même d’avoir prouvé qu’elle tenait debout. The Sorcerer’s Apprentice illustre parfaitement ce péché originel : partir d’une séquence culte, la gonfler, la moderniser, et croire que le prestige du passé suffit à fabriquer l’avenir. Spoiler : non. Le public n’achète pas une promesse de suite s’il sent que le premier opus a déjà les genoux qui tremblent.
Reste que le film a une place singulière dans la filmographie de Cage. Il condense son rapport au grand spectacle, à l’excès, à la croyance presque enfantine dans le pouvoir du cinéma de genre. Il y a du tragique là-dedans, mais aussi une forme de panache un peu bancal, comme si l’acteur avait accepté d’entrer dans la boutique Disney en sachant très bien que la vitrine pouvait lui exploser à la figure. C’est peut-être ça, au fond, le charme de ce faux départ : un blockbuster qui voulait ouvrir un royaume et qui a fini en cul-de-sac. Un sort raté, oui, mais un sort qui dit beaucoup sur son époque.
Et puis, entre nous, qui d’autre que Nicolas Cage pouvait transformer un échec de franchise en chapitre presque mythologique de sa propre légende ?
Bande-annonce VF de L'Apprenti sorcier
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




