Vingt-cinq ans après avoir incarné B’Elanna Torres dans Star Trek: Voyager, Roxann Dawson n’a pas disparu dans le trou noir des seconds rôles oubliés. Elle a juste changé de cabine : aujourd’hui, c’est derrière la caméra qu’elle tient la barre, et pas pour faire de la figuration.
Pour situer le décor, Star Trek: Voyager débarque en 1995 sur UPN et s’achève en 2001 après sept saisons, 172 épisodes et une réputation un peu bâtarde dans la galaxie Trek : moins aimée que The Next Generation, moins culte que Deep Space Nine, mais assez solide pour fabriquer des carrières en douce. Roxann Dawson y campe B’Elanna Torres, ingénieure en chef mi-humaine mi-klingonne, personnage nerveux, intelligent, cabossé, qui résume à lui seul une bonne partie de l’ADN de la franchise : le conflit intérieur, la technique, la discipline, la rage rentrée. Et puis, détail savoureux pour les archivistes du comptoir : Dawson avait déjà incarné une autre Lieutenant Torres dans un pilote avorté, NYPD Mounted. Le genre de coïncidence qui ferait sourire même un vulcain mal réveillé.
À partir de là, la trajectoire de Dawson raconte quelque chose de plus large que sa seule filmographie. Dans la grande famille Star Trek, les acteurs ont souvent fini par passer de l’autre côté du moniteur cathodique : Leonard Nimoy, Jonathan Frakes, Patrick Stewart, LeVar Burton… La saga a servi d’école de mise en scène, presque de pépinière. Roxann Dawson s’inscrit dans cette lignée, sauf qu’elle a fini par faire de la réalisation son vrai métier, pas un hobby de star en mal de contrôle.
Du pont de l’Enterprise au fauteuil du réalisateur
Son premier épisode réalisé pour Voyager, Riddles, arrive en 1999, en pleine sixième saison. Ensuite, elle enchaîne sur deux autres épisodes de la série, puis dix de Star Trek: Enterprise. Le passage n’a rien d’un caprice : il révèle une compréhension très fine du rythme télévisuel, de la direction d’acteurs et de la mécanique d’un épisode de franchise, cette machine à fantasmes qui doit tenir en quarante-cinq minutes sans perdre son public en route. Pas simple. Surtout quand on sort d’un rôle aussi identifié que celui de B’Elanna Torres.
Après Star Trek, Dawson continue d’agir un temps, dans Seven Days, Without a Trace ou The Closer, mais la bascule est nette. Son nom finit par apparaître partout où la télévision américaine veut du solide, du propre, du tendu : Cold Case, Heroes, The O.C., Lost, Lie to Me, Caprica, Treme, The Good Wife, The Mentalist, Bates Motel, Agents of S.H.I.E.L.D., House of Cards, This Is Us… La liste a des airs de carte des séries premium des années 2000 et 2010. On n’est plus dans l’effet “ancienne actrice qui tente un coup”, on est dans une filmographie de technicienne de premier plan.

Le gros coup de Breakthrough et le virage assumé
En 2019, Dawson passe au long métrage avec Breakthrough, drame chrétien porté par Chrissy Metz et inspiré d’un récit de foi autour de Joyce Smith et de son fils John. Le film, produit pour 14 millions de dollars, en rapporte plus de 50 au box office mondial. Pas un raz-de-marée, mais un joli score pour un opus calibré hors des circuits de super-héros et des franchises à 200 millions. Dans une industrie qui adore confondre bruit et puissance, ce genre de résultat rappelle qu’un film modeste peut encore faire sa route en salles quand le sujet accroche son public.
Dawson a d’ailleurs expliqué dans plusieurs entretiens qu’elle traversait elle-même un chemin spirituel au moment du film, passant de l’athéisme au catholicisme. Ce n’est pas anecdotique : Breakthrough fonctionne aussi comme une déclaration d’intention, presque comme si l’ancienne B’Elanna Torres avait trouvé dans la direction un autre moyen de mettre en scène la tension entre la matière et la croyance, entre la mécanique et l’élan intérieur. Chez elle, la foi n’est pas un gadget de scénario, c’est un moteur de mise en scène.
La télé, ce grand paquebot où elle a pris le large
Depuis Breakthrough, Dawson n’a pas levé le pied. Elle a signé des épisodes de The Morning Show, Penny Dreadful, Foundation et Dark Matter, tout en produisant ponctuellement des séries comme Scandal, Cold Case ou Crossing Jordan. Le détail qui compte, c’est qu’elle a choisi Foundation plutôt que de revenir sur davantage de Star Trek : un petit geste, mais qui dit bien son rapport à sa carrière. Elle ne vit pas dans la nostalgie, elle navigue là où la commande est la plus stimulante.
À 67 ans, Roxann Dawson appartient à cette catégorie de professionnels qu’Hollywood adore sous-estimer jusqu’au moment où il réalise qu’ils tiennent la baraque depuis vingt ans. Pas de grand coup d’éclat tapageur, pas de récit de reconversion vendu à la chaîne, juste une progression patiente, méthodique, presque anti-hollywoodienne dans sa modestie apparente. Et c’est peut-être ça, le plus beau : B’Elanna Torres a quitté le vaisseau, mais Dawson, elle, n’a jamais cessé de piloter. Le vrai twist, au fond, c’est qu’elle a trouvé plus vaste que l’espace : la télévision américaine elle-même.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




