Matthew McConaughey n’a jamais eu l’air de vouloir juste « faire carrière » : il préfère visiblement laisser derrière lui des braises, des mythes et quelques répliques impossibles à tuer. Entre une série Apple TV+ avec Woody Harrelson, un long métrage indie sur fond de miel et de bluegrass, et ses cours à l’université du Texas, l’homme continue de jouer sa légende à ciel ouvert.

À ce stade, le cas McConaughey est presque un petit laboratoire hollywoodien. Depuis Dazed and Confused en 1993, où Richard Linklater l’a propulsé avec le fameux « alright, alright, alright » devenu totem pop, l’acteur a traversé trois vies de cinéma : le beau gosse de rom-coms au début des années 2000, le revenant de la « McConaissance » au tournant des années 2010, puis le demi-dieu un peu biblique de Interstellar (2014) et Dallas Buyers Club (2013). Entre-temps, il a aussi planté son drapeau à la télévision avec True Detective en 2014, et maintenant il revient avec des projets qui disent moins « star system » que « transmission ». Le marché, lui, adore les retours de flamme. Le public, encore plus. McConaughey, lui, joue surtout à fabriquer du durable dans une industrie qui adore le jetable.

Et c’est là que le bonhomme devient intéressant : derrière le sourire de type qui a trop bronzé à Malibu, il y a une vraie théorie du cinéma comme héritage vivant, pas comme simple produit de consommation.

Le miel, les frères et le grand cirque des faux-semblants

Commençons par le plus croustillant : Brothers, série Apple TV+ en huit épisodes lancée le 23 septembre, réunit McConaughey et Woody Harrelson dans une version fictionnalisée d’eux-mêmes. Le pitch a un parfum de farce existentielle bien sentie : deux potes découvrent qu’ils pourraient être frères. On tient là un objet très contemporain, à mi-chemin entre la comédie de remariage génétique et le buddy movie qui a pris un coup de vieux en regardant ses propres rides dans le miroir. Harrelson et McConaughey, déjà associés dans True Detective, rejouent leur chimie publique avec ce que Hollywood sait faire de mieux quand il n’a plus d’idée neuve : transformer l’amitié en concept vendable. Et, franchement, ça marche souvent très bien quand les deux gars ont assez de métier pour ne pas surjouer le clin d’œil.

Mais le projet le plus révélateur, c’est The Rivals of Amziah King, long métrage d’Andrew Patterson qui a fait sensation à SXSW avec une standing ovation rare, avant une sortie limitée en salles. McConaughey y incarne Amziah, apiculteur, musicien bluegrass et figure de communauté dans l’Oklahoma rural, qui protège son business de miel tout en retrouvant une ancienne fille adoptive. Le décor sent la poussière, la fraternité de fortune et le folklore local, bref tout ce que le cinéma américain adore quand il se souvient qu’il a aussi une colonne vertébrale régionale. Ici, McConaughey ne joue pas le héros : il joue le type autour duquel les autres se réparent.

Du blockbuster au bocal : la star qui préfère les marges

Le plus malin, dans cette trajectoire, c’est que McConaughey ne s’est jamais contenté de l’axe central du box-office. Oui, il a connu les gros scores avec How to Lose a Guy in 10 Days, The Wedding Planner ou Ghosts of Girlfriends Past. Oui, il a aussi porté des films plus ambitieux, de A Time to Kill à Interstellar, en passant par Mud et The Lincoln Lawyer. Mais son goût actuel va vers des récits plus petits, plus tordus, plus enracinés. The Rivals of Amziah King ressemble à l’exact opposé d’un mastodonte calibré pour l’été : pas de multivers, pas de franchise, pas de stratégie de domination mondiale. Juste un monde précis, une communauté, des gestes, des voix. Et c’est précisément ce qui lui donne du nerf.

Affiche de Oklahoma Honey
Affiche de Oklahoma Honey

On pourrait y voir une forme de résistance à l’époque des IP, des reboots et des suites à rallonge. Ce serait trop simple. McConaughey n’est pas en croisade contre le système ; il a trop longtemps vécu dedans pour jouer les vierges effarouchées. En revanche, il sait très bien que la vraie survie d’un acteur ne se joue pas seulement au box-office du week-end d’ouverture. Elle se joue dans la mémoire longue, celle qui transforme un rôle en surnom culturel, une scène en citation, un film en objet de culte. Interstellar en est l’exemple parfait : accueilli de manière partagée en 2014, il est aujourd’hui traité comme un monument par une bonne partie du public. Le temps, parfois, fait mieux le marketing que les studios.

La classe, le plateau et l’art de rater utilement

Autre pan de sa vie actuelle : l’enseignement. McConaughey donne un cours de « Script to Screen » à l’université du Texas, son alma mater, où il transmet une idée assez simple mais pas si répandue dans les écoles de cinéma : un scénario n’est pas une prison. Il faut le lire, le comprendre, puis accepter que le tournage fasse surgir autre chose. Les étudiants, dit-il en substance, ont souvent peur de mal faire ; lui leur conseille de tenter, de rater, de recommencer. C’est presque banal dit comme ça. En pratique, c’est une petite révolution contre le fétichisme du texte sacré. Le cinéma n’est pas un exercice de récitation, c’est un art de collision entre l’écriture, le jeu, le cadre et l’accident.

Cette philosophie éclaire aussi sa propre mythologie. Dans Dazed and Confused, Linklater l’a laissé improviser, glisser dans les scènes, respirer dans le plan. Dans A Time to Kill, il comprend déjà qu’un rôle principal ne se pense pas comme une médaille mais comme une responsabilité. Plus tard, sur des films comme Killer Joe ou Mud, il a justement cultivé cette capacité à laisser le personnage déborder du plan prévu. Ce n’est pas un hasard si son discours d’aujourd’hui insiste sur l’expérience, le geste, la prise de risque. Il a passé assez de temps à Hollywood pour savoir qu’un acteur trop prudent finit en papier peint. Mieux vaut une prise bancale qu’un film propre comme une salle d’attente.

Immortalité, enfants et bonbons au brocoli

Le reste de l’entretien tourne autour d’une idée qui pourrait paraître grandiloquente chez un autre, mais qui chez lui passe presque comme une évidence : l’immortalité. Pas celle des statues ni des Oscars, mais celle qui se transmet par les enfants, les élèves, les rôles qui restent, les gestes qui marquent. McConaughey parle de ses trois enfants, Levi, Vida et Livingston, comme de sa forme la plus concrète de postérité. Il cite aussi sa fondation Just Keep Livin’, lancée en 2008 avec Camila Alves McConaughey, qui accompagne des lycéens via des programmes gratuits autour du sport, de l’alimentation et de la santé mentale. Là encore, pas de posture de sauveur en carton-pâte : plutôt la conviction qu’un cadre peut changer une trajectoire.

Ce qui frappe, c’est la cohérence presque têtue entre l’homme public et le type qu’il joue à l’écran. McConaughey aime les figures de passeurs, les leaders de fortune, les types qui accueillent les perdus et leur donnent une place. Amziah, Wooderson, certains de ses personnages récents : tous ont cette manière de faire de la marge un refuge. Dans une industrie qui adore les héros surpuissants mais se méfie des âmes trop singulières, lui continue de défendre une idée très simple et très belle du métier : faire des films qui nourrissent sans être fades, comme ce brocoli qui aurait le goût du bonbon. Hollywood adore les monstres sacrés ; McConaughey, lui, préfère les feux de camp qui tiennent toute la nuit.

Et si sa vraie légende était là, dans ce refus obstiné de jouer petit ? Pas besoin de fanfare : il suffit d’une voix traînante, d’un regard qui a compris le truc avant tout le monde, et d’un acteur qui sait encore que le cinéma, au fond, c’est une histoire qu’on raconte pour que d’autres aient envie de rester près des flammes.

Bande-annonce VF de Oklahoma Honey

Part.
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