Avec Wandering Trees, Salvatore Mereu veut faire entrer le conte de fées dans une zone de frottement plus adulte, moins docile, où l’on ne se contente plus d’avaler les fables au petit déjeuner. Sauf que la magie, ici, arrive en pointillés, comme si le film hésitait sans cesse entre l’enchantement et le mode d’emploi.
Le point de départ est limpide, presque provocateur : dans les contes, on accepte qu’une belle princesse épouse un sale type sans demander le mode d’emploi psychologique. C’est le pacte du genre, sa grammaire, son petit mensonge fondateur. Mais dès qu’on déplace cette situation dans un cadre plus réaliste, le cinéma doit rendre des comptes. Pourquoi elle ? Pourquoi lui ? Qu’est-ce qui pousse une femme à s’embarquer avec un homme odieux ? C’est là que Mereu plante son décor, avec cette idée pas bête du tout de faire vaciller le merveilleux sous le poids du réel. Le problème, c’est qu’un concept malin ne fait pas toujours un film qui tient debout. Et quand le sortilège ne prend qu’à moitié, on se retrouve avec un conte qui regarde ses chaussures.
Salvatore Mereu n’est pas du genre à polir ses récits jusqu’à les rendre inoffensifs. Le cinéaste italien a souvent préféré les aspérités aux jolies courbes, les frictions aux grandes évidences. Dans Wandering Trees, cette inclination sert à la fois le projet et ses limites. D’un côté, il y a une vraie volonté de tordre le conte de fées, de lui retirer son vernis pour voir ce qu’il a dans le ventre. De l’autre, le film semble parfois trop conscient de sa propre ambition, comme s’il voulait à tout prix prouver qu’il n’est pas une bluette alors qu’il gagnerait peut-être à laisser respirer un peu plus ses images. À force de vouloir désenchanter le conte, il risque de lui casser la couronne.
Le merveilleux sous surveillance
En apparence, le film joue une partition assez classique : une jeune femme, un homme peu recommandable, une union qui n’a rien d’un happy end prémâché. Mais le vrai sujet n’est pas là. Ce qui intéresse Mereu, c’est la mécanique du consentement narratif, cette zone trouble où le spectateur accepte d’ordinaire l’absurde au nom du mythe. Le conte de fées, dans sa version canonique, repose sur une suspension volontaire du doute. Ici, au contraire, le doute devient la matière même du récit. On ne demande plus au public d’y croire, on lui demande pourquoi il devrait y croire. Et c’est une idée assez saine, franchement, parce que les récits de princes charmants ont longtemps servi de cache-misère à des rapports de force bien crades.
Le hic, c’est que la mise en scène ne transforme pas toujours cette idée en tension dramatique. Le film semble parfois préférer l’illustration à l’incarnation, la thèse à la chair. On comprend ce qu’il veut dire, on voit la direction, mais on sent moins souvent le vertige émotionnel qui devrait accompagner une telle entreprise. Le merveilleux devient alors un objet d’étude un peu sec, presque sous cloche. Le film observe le conte au lieu de le laisser mordre.
Quand la fable veut faire la maligne
Il y a pourtant, dans cette démarche, quelque chose d’assez stimulant. Le cinéma européen s’est souvent méfié des récits trop lisses, et à raison : le conte est un terrain glissant, capable du meilleur comme du plus empesé. Mereu tente ici une forme de réécriture qui refuse la naïveté et se méfie du confort. On peut saluer cette défiance. On peut aussi constater qu’elle produit un film parfois plus intéressant dans son intention que dans son mouvement. C’est le genre d’opus qui donne envie de discuter après la séance, ce qui n’est déjà pas rien, mais qui laisse aussi une petite faim de cinéma, la vraie, celle qui gratte un peu.
Le rapport entre beauté et cruauté, entre attraction et répulsion, constitue pourtant le nerf du conte depuis toujours. Les frères Grimm n’étaient pas des enfants de chœur, et Disney a passé des décennies à lisser leurs angles pour en faire des machines à fantasmes plus présentables. Mereu, lui, veut revenir à une forme de rugosité. Très bien. Mais pour que la rugosité fonctionne, il faut du rythme, du danger, une vraie circulation du trouble. Sinon, on obtient un film qui a la bonne idée mais pas toujours le souffle. Le péché originel de Wandering Trees, c’est de croire qu’un bon concept suffit à faire de la sorcellerie.
Le conte sans sucre, mais pas sans casse-gueule
Ce qui se joue ici dépasse le simple cas d’un film inégal. Wandering Trees rappelle à quel point le conte de fées reste un champ de bataille idéologique. Derrière les robes, les forêts et les châteaux, il y a toujours une vision du monde : qui choisit, qui subit, qui sauve, qui domine. En s’attaquant à cette architecture, Mereu touche à quelque chose de plus vaste que sa propre histoire. Il interroge la manière dont le cinéma recycle des schémas anciens sans toujours les regarder en face. Et ça, on ne va pas faire les difficiles, c’est précieux.
Mais le film ne trouve pas toujours la bonne distance entre la réflexion et le plaisir. Il veut démonter le mécanisme tout en conservant un peu d’enchantement, ce qui est une belle idée sur le papier et un casse-gueule en pratique. Résultat : certaines séquences intriguent, d’autres paraissent s’éteindre avant d’avoir vraiment pris feu. On reste donc à la lisière, entre curiosité et frustration, avec cette impression qu’un meilleur dosage aurait pu transformer l’essai. Wandering Trees a des branches, des racines et une intention nette ; il lui manque juste l’étincelle qui fait décoller les légendes.
Au fond, le film de Mereu pose une question qu’on aimerait voir plus souvent au cinéma : que devient une fable quand on lui retire le droit de mentir ? La réponse, ici, n’est pas totalement convaincante, mais elle a le mérite d’exister. Et dans un paysage où tant de récits se contentent de recycler la poussière des mythes sans jamais les secouer, ce n’est déjà pas si mal. Reste à savoir si le public préfère les contes qui rassurent ou ceux qui grattent un peu. On devine la réponse, mais le film, lui, continue de marcher dans les bois.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




