Disney a beau avoir transformé Pirates of the Caribbean en machine à billets, il y a dans ses marges un petit objet bizarre, presque clandestin, qui dit beaucoup plus de la franchise que certains de ses gros épisodes. En 2011, un court métrage officiel de dix minutes, Pirates of the Caribbean: Tales of the Code: Wedlocked, est venu jouer les préquels de l’ombre. Oui, un préquel. Oui, officiel. Oui, que beaucoup de gens n’ont jamais vu. C’est déjà plus élégant qu’un reboot en pyjama, non ?

Pour comprendre pourquoi ce bout de pellicule mérite qu’on s’y attarde, il faut revenir au point de départ : Pirates of the Caribbean: The Curse of the Black Pearl de Gore Verbinski, sorti en 2003, produit pour 140 millions de dollars et long de 143 minutes. Le film a rapporté plus de 654 millions de dollars dans le monde, ce qui, à Hollywood, équivaut à un feu vert immédiat, une fanfare et trois réunions sur la meilleure façon d’étirer la poule aux œufs d’or. La suite a suivi à la vitesse d’un sabre dégainé : Dead Man’s Chest en 2006, budget de 225 millions, 150 minutes, 1,06 milliard au box-office ; At World’s End en 2007, budget de 300 millions, 168 minutes, 962 millions de recettes. Le message était limpide : si le public aime un flibustier, on lui en sert en format XXL, avec supplément brouillard numérique et coffre-fort en feu.

Disney a ensuite tenté de refaire le coup avec On Stranger Tides en 2011, qui a dépassé le milliard, puis avec Dead Men Tell No Tales en 2017, sans retrouver l’électricité du premier opus. Entre-temps, le studio a aussi essayé d’exporter la recette vers d’autres aventures de grande ampleur, de The Lone Ranger à Jungle Cruise, avec des résultats moins glorieux. Bref, la franchise Pirates n’a jamais cessé d’être une machine à fantasmes, mais aussi une démonstration très concrète de ce que Hollywood fait de mieux : prolonger, gonfler, rentabiliser. Et dans ce grand cirque, Wedlocked ressemble à un petit caillou oublié dans la botte du capitaine.

Le code, le coffre et les miettes du canon

En réalité, Tales of the Code: Wedlocked est moins un simple bonus de coffret Blu-ray qu’un symptôme. Sorti en 2011, réalisé par James Ward Byrkit, le film dure environ dix minutes et se déroule dans le sillage de personnages secondaires, Giselle et Scarlett, déjà aperçues dans la saga. Le court métrage les imagine comme deux femmes liées à Jack Sparrow, ce qui suffit déjà à faire glousser le lore de la franchise et à rappeler que Pirates adore fabriquer du récit à partir de détails périphériques. Le fameux Pirate Code devient ici le vrai centre de gravité : pas le sabre, pas le trésor, pas même Johnny Depp, mais un livre de règles brandi comme une relique sacrée. On est en plein fétichisme de franchise, et Disney sait très bien faire ça.

Le plus amusant, c’est que ce préquel ne cherche pas à être une mini-superproduction. Il a été tourné en trois jours sur les décors de At World’s End, promis à la destruction. Là, on touche à une vieille logique hollywoodienne : recycler les restes du grand spectacle pour fabriquer un objet annexe, canonique, mais presque fantôme. Pas besoin d’un budget pharaonique pour nourrir l’univers étendu, juste d’un peu d’astuce, de costumes, et d’une bonne dose de culot. Le court métrage n’existe pas pour faire événement ; il existe pour consolider la mythologie.

Deux fiancées, un pirate, et le grand n’importe quoi codifié

Sauf que Wedlocked n’est pas seulement un exercice de continuité. C’est aussi une petite farce de remariage, de marchandage et de propriété, avec deux femmes qui découvrent qu’elles ont été promises au même Jack Sparrow. Vanessa Branch et Lauren Maher jouent la comédie à fond, parfois trop, mais ce débordement colle assez bien à l’esprit de la saga : Pirates a toujours aimé l’excès, la grimace, le baroque un peu sale. John Vickery, en commissaire-priseur pirate, pousse lui aussi le curseur très loin, au point que le court semble parfois vouloir mimer l’énergie du long métrage sans en retrouver l’ampleur comique. C’est là que ça coince un peu : l’idée est bonne, l’exécution moins mordante.

On peut quand même y lire quelque chose de plus malin que son statut de bonus ne le laisse croire. Le Pirate Code, dans la saga, sert souvent de joker narratif à Jack Sparrow, qui s’en sert pour retourner les situations à son avantage. Ici, le code n’est plus une pirouette de dialogue, il devient un objet matériel, presque totémique. James Ward Byrkit l’a expliqué à l’époque dans The Washington Post : « I envisioned something based on the Pirate Code Book, because that implied a device that could tie other stories in later. » Voilà le vrai nerf de la guerre : un court métrage pensé comme une graine de spin-off, un embryon de série d’histoires. Disney ne faisait pas juste un bonus ; le studio testait une mécanique de déclinaison. Le genre de petite manœuvre qui sent bon la stratégie de studio, avec le sourire en coin.

Une franchise qui rêve encore de son premier coup de canon

Ce qui frappe, au fond, c’est que Wedlocked révèle à quel point Pirates of the Caribbean a toujours vécu dans l’ombre de son propre premier choc. Le film de 2003 avait ce mélange rare de ton, de rythme et de casting qui donnait l’impression d’une aventure vraiment neuve. Les suites, elles, ont cherché à élargir la carte au trésor jusqu’à l’indigestion. Le court métrage de 2011, lui, fait l’inverse : il rapetisse l’échelle, mais garde l’idée de canon, de continuité, de monde cohérent. C’est presque touchant, cette volonté de faire exister un micro-récit dans une saga déjà saturée de récits. Presque touchant, et un peu absurde aussi, soyons honnêtes.

Alors oui, Wedlocked n’est pas un chef-d’œuvre perdu. C’est même un objet un peu bancal, plus intéressant comme symptôme industriel que comme plaisir de cinéma. Mais c’est précisément pour ça qu’il mérite qu’on le regarde : il condense en dix minutes la pulsion Disney à transformer chaque recoin d’une franchise en matière exploitable. Et il rappelle qu’avant les grands plans sur l’univers étendu, il y a souvent un simple livre, un décor à démonter, et deux personnages secondaires qu’on recycle avec panache. Le vrai trésor de Pirates, ce n’est peut-être pas l’or. C’est la capacité du studio à faire croire qu’il y en a toujours un peu plus au fond du coffre.

Et si on tend l’oreille, on entend presque le cliquetis du cadenas. Pas de quoi lever l’ancre pour un nouvel âge d’or, mais assez pour se dire que Disney n’a jamais vraiment cessé de vouloir rouvrir la cale. Après tout, dans cette saga, même les miettes ont droit à leur légende.

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