En 1985, John Landis signe avec Into the Night un drôle d’objet : un thriller nocturne, un peu noir, un peu loufoque, où Jeff Goldblum erre sans sommeil au milieu d’un Hollywood qui adore se montrer. Le film a fait un bide, mais il reste ce genre de curiosité qui raconte autant son époque que son casting.
Pour comprendre pourquoi ce long métrage existe, il faut remonter à la drôle de trajectoire de Landis au milieu des années 1980. Trois ans après la catastrophe du tournage de Twilight Zone: The Movie en 1982, le cinéaste n’est pas encore un paria complet à Hollywood, loin de là. Il garde du poids, du réseau, et surtout cette capacité très industrielle à attirer des têtes d’affiche. Le studio Universal lui laisse encore de l’air, ce qui en dit long sur la manière dont l’usine à rêves protège ses artisans tant qu’ils rapportent. À l’époque, la mécanique est simple : si le nom vend, on ferme les yeux sur le reste. Hollywood a la mémoire courte quand la caisse sonne.
Dans Into the Night, Jeff Goldblum campe Ed Okin, ingénieur insomniaque, lessivé, au bord de la rupture, qui voit sa vie privée partir en vrille avant d’être happé par une intrigue de fuite et de conspiration. Le point de départ tient presque du prétexte à une déambulation dans Los Angeles, ville-labyrinthe, ville-écran, ville qui adore transformer la nuit en terrain de jeu. Michelle Pfeiffer, alors en pleine ascension, débarque en voleuse de bijoux et fait basculer le film du côté du fantasme pur. Et derrière eux, Landis aligne une distribution qui ressemble à un annuaire de l’industrie : David Bowie, Dan Aykroyd, Vera Miles, Irene Papas, Richard Farnsworth, Clu Gulager… Ça fait du monde au balcon, et même un peu trop.
Le vrai sujet, au fond, n’est pas l’intrigue : c’est le cinéma qui se regarde lui-même en train de faire la fête, puis de trébucher sur un tapis rouge.
Un casting qui joue à cache-cache avec l’histoire du cinéma
Le plaisir de Into the Night, quand on accepte son côté brinquebalant, tient à cette logique de constellation. Landis ne se contente pas d’empiler des stars ; il transforme le film en terrain de collision entre plusieurs générations et plusieurs mythologies. David Bowie y surgit comme une apparition de science-fiction, Jeff Goldblum apporte sa nervosité cérébrale, Michelle Pfeiffer impose déjà cette élégance froide qui fera sa marque, et les caméos viennent parasiter la fiction avec une gourmandise presque obscène. Jim Henson, David Cronenberg, Carl Perkins, Lawrence Kasdan, Jonathan Demme, Rick Baker, Roger Vadim, Amy Heckerling : on n’est plus dans le simple clin d’œil, on est dans la cour de récréation du système hollywoodien.
Ce qui est assez savoureux, c’est que Landis, cinéaste très porté sur le numéro d’équilibriste entre comédie et spectacle, pousse ici son goût du collage jusqu’à l’excès. Le film ne cherche pas la cohérence classique ; il préfère la collision, la surprise, la petite secousse de reconnaissance. On peut y voir une forme de signature, mais aussi une stratégie très concrète : faire revenir le public avec des visages connus, des silhouettes cultes, des apparitions qui donnent l’impression que tout le monde a accepté de venir dîner chez Landis. Le film ressemble à une soirée où personne ne veut partir, même quand la musique est franchement moyenne.

Los Angeles, salle d’attente des insomnies
Autre valeur du film : sa manière de filmer Los Angeles comme un organisme nocturne, à la fois glamour et fatigué. Ce n’est pas la ville solaire des cartes postales, mais une métropole de transit, de parkings, de néons et de rencontres absurdes. Ed Okin y circule comme un homme déjà déphasé, et Goldblum, avec sa diction cassée et son allure d’éternel type en retard sur sa propre vie, est parfait pour ce rôle. Il ne joue pas un héros ; il joue un organisme épuisé qui tente de rester debout. C’est là que le film devient plus intéressant qu’il n’en a l’air : Landis filme un homme qui ne dort pas, donc qui ne peut jamais se mettre à distance de ce qui lui arrive. Pas de repos, pas de recul, pas de filtre. Juste la nuit qui s’étire.
Et puis il y a cette chanson de B.B. King, qui donne au film une respiration blues, presque mélancolique, comme si le projet cherchait à se souvenir qu’il avait aussi une âme. Ce n’est pas rien dans un objet aussi hybride. Le métrage oscille entre comédie noire, action légère et romance de fuite, sans jamais trouver un centre de gravité parfaitement stable. Mais c’est précisément ce flottement qui le rend regardable aujourd’hui, surtout si on aime les films qui ratent parfois leur cible tout en laissant voir la main de leur auteur. Un film bancal, oui, mais un bancal avec du style et des dents.
Le flop qui ne dit pas tout
Au box-office, Into the Night n’a pas tenu la distance : environ 7,5 millions de dollars de recettes pour un budget annoncé à 8 millions. Le calcul est vite fait, et il n’a rien de glorieux. La critique américaine n’a pas été tendre non plus, avec notamment un accueil froid de la part de Gene Siskel et Roger Ebert. Pourtant, réduire le film à son échec serait passer à côté de ce qu’il raconte sur le Hollywood de l’époque : un système capable de pardonner beaucoup à ceux qui savent encore faire venir les stars, puis de les lâcher dès que la rentabilité se fissure.
Landis, lui, continue ensuite avec Spies Like Us en 1985, puis ¡Three Amigos! en 1986, preuve qu’il reste encore dans le circuit malgré la tempête judiciaire et morale qui le poursuit. Ce n’est pas une trajectoire de rédemption, plutôt une démonstration de la manière dont l’industrie sait recycler ses figures tant qu’elles gardent une valeur commerciale. Into the Night n’a jamais vraiment trouvé de culte solide, mais il garde ce parfum de film-pivot, de drôle de chaînon entre le Landis des grands succès et celui qui va peu à peu perdre son aura. Et si on veut être honnête, il y a là quelque chose d’assez fascinant : un film qui ne sait pas très bien s’il veut divertir, se confesser ou simplement courir dans la nuit. Il fait un peu tout ça à la fois, et c’est déjà pas mal. On a vu plus propre, mais rarement plus révélateur.
Au fond, Into the Night ressemble à ces soirées où l’on ne devait rester qu’une heure et où l’on finit à regarder le jour se lever, un peu sonné, un peu amusé, sans savoir si on a aimé ou si on a juste été embarqué. Et c’est peut-être là sa vraie victoire : exister encore, quarante ans plus tard, comme une anomalie pleine de visages célèbres et de mauvais sommeil. Pas mal pour un film qui, à l’époque, n’avait pas grand-chose pour lui. Enfin si, quand même : Goldblum, Pfeiffer, Bowie, et cette nuit qui n’en finit pas. Le reste, on s’en remettra.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




