Andy Weir adore les récits qui sentent la fusée, la sueur et la mécanique bien huilée. Alors quand l’auteur de The Martian recommande The Calculating Stars, on comprend vite qu’il ne parle pas d’un simple roman de genre, mais d’un objet taillé pour les obsessionnels du réel.
Le nom d’Andy Weir n’est pas sorti de nulle part : depuis The Martian en 2011, adapté par Ridley Scott en 2015 avec Matt Damon, l’écrivain s’est imposé comme le fer de lance d’une science-fiction qui aime les équations autant que les grands espaces. Avec Project Hail Mary, porté à l’écran en 2026 par Phil Lord et Christopher Miller, il revient au centre du jeu, et chaque prise de parole devient une petite fenêtre sur sa cinéphilie, ses lectures, ses marottes. Il a déjà cité Isaac Asimov, Arthur C. Clarke, Robert A. Heinlein, et même The Lion in Winter comme film préféré, ce qui dit assez bien le bonhomme : un esprit qui aime les systèmes, les stratégies et les dialogues qui cognent. Autrement dit, quand Weir recommande un livre, on peut parier qu’il y a du carburant intellectuel dans le réservoir.
Dans ce cas précis, il a mis en avant The Calculating Stars, premier volet de la série des Lady Astronauts de Mary Robinette Kowal, publiée en 2018. Le roman imagine une Amérique des années 1950 bouleversée par la chute d’une météorite sur la côte Est en 1951, avec mort d’un président, crise politique et urgence planétaire à la clé. La Terre devient inhabitable plus vite que prévu, et il faut accélérer la conquête spatiale à marche forcée. Pas de magie, pas de techno-fantaisie à la va-comme-je-te-pousse : Kowal s’appuie sur les moyens réels de l’époque, les contraintes industrielles, les savoirs scientifiques disponibles. C’est de l’uchronie qui a les mains dans le cambouis, pas du gadget décoratif.
Un passé qui déraille, une fusée qui décolle
Ce qui a visiblement plu à Weir, c’est la manière dont le roman transforme l’histoire alternative en prolongement logique du réel. Lui qui a bâti sa réputation sur des récits où la moindre vis doit tenir, retrouve ici une fiction qui ne triche pas avec la physique ni avec l’histoire des sciences. Le livre avance sur une ligne de crête : d’un côté, l’imaginaire d’une course spatiale accélérée ; de l’autre, la rigueur d’une documentation qui sent la salle de calcul et le hangar d’essais. On n’est pas loin de ce que le cinéma aime quand il se fait sérieux sans se prendre pour le messie. Le fantasme fonctionne parce qu’il reste plausible, et c’est là que ça devient délicieux.
Le personnage d’Elma York, héroïne fictive de cette Amérique réécrite, cristallise aussi un enjeu politique très net : la place des femmes dans un programme spatial encore verrouillé par les hommes. Le roman passe notamment par l’idée d’un spectacle aérien entièrement féminin pour convaincre le public et les décideurs. Rien de décoratif là-dedans : la conquête de l’espace devient aussi une bataille de représentation, de légitimité, de récit national. Et ça, on peut le lire comme un miroir tendu à tout l’imaginaire hollywoodien des pionniers, de Hidden Figures à une bonne moitié des biopics de héros en combinaison. Le progrès, ici, n’avance pas tout seul : il doit aussi casser quelques plafonds.

Du papier à l’écran, le grand manège des adaptations
La série Lady Astronaut compte aujourd’hui quatre romans : The Calculating Stars en 2018, The Fated Sky la même année, The Relentless Moon en 2020 et The Martian Contingency en 2025. Avant ça, tout est parti d’une nouvelle audio, The Lady Astronaut of Mars, diffusée en 2012 puis reprise en texte en 2013. Ce parcours dit quelque chose de l’époque : les récits de science-fiction les plus solides circulent désormais entre formats, plateformes, éditions et réécritures, comme si le vieux rêve de la série B spatiale avait trouvé une nouvelle machine à fantasmes. Le terme de “punch-card-punk” employé par The Verge pour décrire l’attention maniaque portée aux ordinateurs de la fin des années 1950 résume assez bien la chose : un rétrofuturisme de bureau, avec cartes perforées et sueur froide.
On peut aussi y voir une sorte de cousinage avec le cinéma d’Andy Weir lui-même. The Martian et Project Hail Mary reposent sur la même promesse : faire vibrer le spectateur avec des problèmes concrets, des solutions techniques, des corps humains coincés dans des systèmes hostiles. Kowal, elle, ajoute une couche historique et politique qui enrichit encore le moteur. Si Hollywood veut un jour adapter la Lady Astronaut series, il tient là un matériau qui pourrait faire décoller le film d’époque sans le transformer en musée sous perfusion.
Reste la vraie question, celle qui traîne toujours derrière les recommandations d’écrivains : pourquoi ce livre-là, maintenant ? Parce qu’il rappelle qu’une bonne uchronie n’est pas un jeu de société pour geeks en mal de cartes, mais une façon de reconfigurer le passé pour mieux regarder le présent. Et parce qu’Andy Weir, en bon maniaque du détail, sait reconnaître une œuvre qui ne se contente pas de rêver la science, mais la pense. Le reste, c’est du carburant pour cinéastes en manque de matière grise.
Au fond, on tient peut-être là un petit indice sur la prochaine obsession des studios : après avoir recyclé les super-héros jusqu’à l’os, ils finiront bien par redécouvrir le plaisir d’une conquête spatiale où l’on entend presque grincer les engrenages. Et franchement, ça ne ferait pas de mal.
Bande-annonce VF de Projet Dernière Chance
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




