Avec Spies in Disguise, Blue Sky Studios tenait peut-être sa nouvelle poule aux œufs d’or : un espion bodybuildé, un geek en blouse blanche et un casting vocal qui sentait la bonne idée de studio. Sauf que le box-office a toussé, Disney a refermé le couvercle, et la franchise est restée au stade du fantasme industriel.
Pour comprendre pourquoi ce long métrage de 2019 a autant compté dans la courte histoire de Blue Sky, il faut remonter à la mécanique des studios d’animation américains à la fin des années 2010. Disney venait d’absorber 21st Century Fox, une opération finalisée en 2019 pour 71,3 milliards de dollars, et l’ancien empire Fox se retrouvait avec plusieurs labels à recaser, rationaliser, puis sacrifier si besoin. Blue Sky, fondé en 1987 et devenu célèbre grâce à Ice Age puis Rio, faisait partie des victimes collatérales de cette logique de table rase. En 2021, le studio a officiellement fermé, après avoir livré un dernier opus qui n’a pas eu le luxe d’un adieu en fanfare. Le problème n’était pas le film en lui-même, mais le timing : Hollywood adore les franchises, encore faut-il que les chiffres suivent.
Et justement, Spies in Disguise avait les bons ingrédients pour faire naître une saga, sauf le verdict comptable.
Un duo qui avait de la gueule, pas des ailes
Le casting vocal avait de quoi faire saliver les comptables comme les spectateurs : Will Smith en espion sûr de lui, Tom Holland en scientifique maladroit, et autour d’eux Rashida Jones, Ben Mendelsohn, Karen Gillan, Masi Oka, Reba McEntire ou encore Rachel Brosnahan. Le principe, lui, repose sur un renversement malin du buddy movie : l’homme d’action devient un pigeon, le petit génie devient le cerveau du terrain, et la hiérarchie virile habituelle se prend un petit coup de bec. Ce n’est pas seulement une mécanique comique, c’est aussi une façon de recycler le duo mentor-apprenti en le tordant gentiment. Holland, déjà associé à une énergie de jeune premier nerveux, trouve là un terrain de jeu très différent de ses apparitions chez Marvel ; Smith, lui, retrouve ce mélange de charme et d’autorité qui a longtemps fait de lui un fer de lance du blockbuster familial.
Les réalisateurs Nick Bruno et Troy Quane, pour leur premier long métrage commun, savent exploiter cette chimie. Le film ne cherche pas à réinventer l’animation numérique, mais il mise sur le tempo, les répliques et une vraie lisibilité physique des gags. On sent un héritage du cinéma d’espionnage grand public, avec gadgets, poursuites, organisation secrète et méchant international, mais sans l’ennui muséal qui plombe parfois ce genre de produit calibré. Ici, l’absurde sert de moteur, pas de décoration. Le film a compris une chose simple : quand on transforme Will Smith en pigeon, on ne fait pas juste une blague, on dynamite la posture du héros.

Le box-office, ce grand méchant sans masque
À sa sortie, Spies in Disguise a plutôt bien été reçu par la critique, avec un score de 76 % sur Rotten Tomatoes. Soren Andersen, du Seattle Times, soulignait que « its true charm lies in the interplay between Smith and Holland » ; Clarisse Loughrey, de The Independent, notait pour sa part que « Holland and Smith make for an appealing duo ». L’équipe de la rédaction ne va pas faire semblant de découvrir la formule magique : quand deux voix fonctionnent, l’animation prend tout de suite un autre relief. Le souci, c’est que l’exploitation en salles n’a pas suivi. Le film a récolté 171,6 millions de dollars dans le monde pour un budget de production annoncé à 100 millions. Pas un fiasco total, non, mais clairement pas le genre de score qui déclenche un feu vert pour une suite en réunion de direction. Dans le langage des studios, ça s’appelle une occasion manquée ; dans le langage du comptoir, ça s’appelle “pas assez pour relancer la machine”.
Et la comparaison avec les autres titres de Blue Sky fait mal, sans même forcer le trait. Ferdinand avait atteint environ 296 millions de dollars en 2017, Epic autour de 268 millions en 2013, et même Robots avait laissé une empreinte plus solide dans la mémoire du studio. Spies in Disguise reste ainsi le moins rentable des films Blue Sky cités ici, ce qui suffit à expliquer pourquoi l’idée d’une franchise s’est évaporée. Le film avait pourtant tout le profil du premier chapitre : duo récurrent, organisation secrète, méchant identifié, ton familial, potentiel de spin-off. Mais Hollywood ne finance pas les promesses, il finance les preuves. Et là, la preuve était un peu molle.
Disney a coupé le son, et Blue Sky a disparu
Le vrai coup de grâce ne vient même pas du seul box-office. En 2019, l’acquisition de Fox par Disney a rebattu toutes les cartes, et Blue Sky s’est retrouvé dans l’ombre portée du nouveau propriétaire. À ce moment-là, le studio travaillait aussi sur Nimona, projet qui sera finalement annulé avant de renaître ailleurs, sur Netflix, en 2023, avec Nick Bruno et Troy Quane de retour derrière la caméra. Ce détour raconte assez bien la période : les majors réduisent, fusionnent, arbitrent, et les studios d’animation deviennent des lignes budgétaires avant d’être des maisons d’auteurs. Blue Sky, malgré son identité visuelle et son savoir-faire, n’a pas résisté à cette logique. Le péché originel de Spies in Disguise, ce n’est pas d’avoir été raté ; c’est d’avoir été trop dépendant d’un écosystème qui s’est refermé sur lui-même.
Il y a aussi un petit sous-texte méta qui mérite qu’on s’y attarde. Le film parle de déguisement, de fausse identité, de transformation, bref de tout ce que l’industrie hollywoodienne adore quand elle veut vendre du neuf avec du connu. Or, en 2019, Disney faisait exactement l’inverse : il absorbait, consolidait, rationalisait. Le film, qui imagine un espion obligé de changer de forme, sortait au moment où son propre studio allait être absorbé par une forme de métamorphose industrielle bien moins drôle. C’est presque trop propre pour être honnête. Spies in Disguise avait l’air d’un lancement ; il a fini comme un épilogue.
Reste ce drôle d’objet : un film d’animation sympathique, bien joué, pas révolutionnaire, mais suffisamment malin pour qu’on se dise qu’une suite aurait pu exister. Elle n’existera pas. Et quelque part, c’est aussi ça, le cinéma de studio : des promesses qui s’éteignent avant le générique final, pendant qu’un autre projet prend la lumière. On appelle ça la sélection naturelle des franchises. Pas très romantique, mais diablement efficace.
Bande-annonce VF de Les Incognitos
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




