À Locarno, Rehmat débarque avec ce genre de pedigree qui fait se tendre l’oreille : un grand acteur, un cinéaste discret mais sérieux, et une histoire née au contact d’une famille frappée par la perte. Pas exactement la matière d’un petit drame décoratif pour brochure de festival, plutôt un film qui regarde la douleur en face sans lui mettre de rouge à lèvres.

Le projet a de quoi intriguer, parce qu’il s’inscrit dans une tradition que le cinéma d’auteur connaît bien mais qu’il manipule rarement sans se vautrer : celle du réel absorbé par la fiction. Ici, Gurvinder Singh tourne dans une maison habitée par une famille qui a perdu un fils de 19 ans peu après sa première rencontre avec l’équipe du film. Ce simple fait change tout. On n’est plus dans le décor « authentique » vendu à coups de poudre aux yeux, mais dans un lieu chargé d’une mémoire récente, douloureuse, encore à vif. Et quand un long métrage de festival se frotte à ça, il ne peut pas se contenter d’être élégant. Il doit être juste. Sinon, il ne reste qu’un joli vernis sur une plaie.

Le film, sélectionné en compétition à Locarno, s’appuie aussi sur la présence de Naseeruddin Shah, monstre sacré du cinéma indien, dont la seule apparition suffit souvent à donner du relief à un projet. À 75 ans passés, l’acteur continue de faire ce qu’il a toujours fait de mieux : apporter une densité presque géologique à des personnages que d’autres joueraient comme des silhouettes. Shah n’est pas là pour faire le beau gosse du prestige international, il est là pour porter une gravité, une fatigue, une mémoire du cinéma qui dépasse le simple casting. Et franchement, ça change des têtes d’affiche recrutées pour faire joli sur l’affiche et disparaître au premier plan large.

Le deuil dans le cadre, ou comment filmer sans piétiner

Ce qui frappe d’abord, dans cette affaire, c’est la manière dont le film semble naître d’un frottement entre deux réalités : celle du récit et celle de la vie des gens qui ont prêté leur maison au tournage. Le cinéma aime les lieux habités, les murs qui racontent quelque chose, les intérieurs qui ont une âme. Mais ici, l’âme en question n’est pas une métaphore de critique paresseux ; elle est littérale, traversée par un drame familial bien réel. D’où la question qui fâche un peu : comment filmer sans transformer la douleur en matière première ?

Gurvinder Singh, dont le travail a souvent regardé les existences ordinaires avec une attention presque documentaire, semble précisément chercher cette ligne de crête. Pas de grand effet, pas de pathos qui déborde, pas de violons qui viennent vous dire quand pleurer. On imagine au contraire un cinéma de retenue, de silences, de gestes suspendus. Le genre de mise en scène où le hors-champ compte autant que le cadre. Le vrai sujet n’est pas seulement ce qui est montré, mais ce que le film accepte de laisser intact.

Affiche de Rehmat
Affiche de Rehmat

Naseeruddin Shah, l’Olympe sans l’esbroufe

Dans cette configuration, la présence de Naseeruddin Shah n’a rien d’un simple argument de prestige. Elle agit comme un contrepoids. Shah appartient à cette caste rarissime d’acteurs capables de faire exister une scène avant même d’y parler. Son jeu, souvent minimaliste en apparence, repose sur une science du sous-texte que peu de comédiens maîtrisent avec une telle précision. Il peut incarner l’autorité, la lassitude, la tendresse ou la colère sans jamais forcer le trait. C’est précieux dans un film qui semble vouloir éviter tout sensationnalisme.

On peut aussi lire sa participation comme un geste de transmission. Shah, figure majeure du cinéma d’auteur indien, se retrouve dans un projet qui ne cherche pas le box office, mais la justesse d’un regard. Ce n’est pas la même économie, ni la même ambition, et c’est justement ce qui rend l’affaire intéressante. À l’heure où tant de films jouent la carte du sujet « fort » en mode machine à fantasmes pour festivals, Rehmat semble préférer la discrétion à l’esbroufe. Un luxe, aujourd’hui, presque subversif.

Locarno, terrain de jeu pour les films qui refusent de faire du bruit

Le choix de Locarno n’a rien d’anodin. Le festival suisse aime depuis longtemps les œuvres qui ne cherchent pas à plaire à tout le monde, les films qui avancent de biais, les récits qui préfèrent la friction à la démonstration. Dans ce contexte, Rehmat arrive pile à sa place : un film d’auteur qui ne vend pas du spectaculaire, mais une expérience de regard. Et dans un marché où les grosses machines hollywoodiennes occupent le terrain avec leurs budgets de production à neuf chiffres et leurs campagnes marketing qui avalent tout, ce type de proposition garde une nécessité presque politique.

Le cinéma indien, lui, continue de montrer qu’il ne se résume pas aux seules locomotives de Bollywood et à leurs franchises à rallonge. Il existe tout un pan de films plus modestes, plus rugueux, plus enracinés dans des territoires précis, qui cherchent autre chose qu’un carton mondial. Gurvinder Singh s’inscrit dans cette lignée-là, celle des cinéastes qui ne confondent pas visibilité et valeur. Et quand un film accepte d’affronter une réalité aussi sensible sans la maquiller, on a envie de lui laisser une chance. Pas par charité critique, hein. Par respect du geste.

Reste cette impression étrange, et plutôt belle, qu’un film peut parfois naître d’un lieu déjà blessé sans s’y comporter en intrus. C’est rare, fragile, et forcément un peu vertigineux. Le cinéma, quand il est à la hauteur, ne vole pas la vie : il la regarde sans cligner des yeux.

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