Et si le vrai sujet n’était pas Goopy Gyne Bagha Byne, mais la manière dont un classique devient un mythe ? Avec Maharaja Tomare Selam, Srijit Mukherji s’attaque à la fabrication d’un monument de Satyajit Ray, ce qui revient un peu à démonter une horloge sacrée pour regarder comment elle tic-tacque. Pas franchement une opération de routine.
Le projet a tout du geste de cinéphile qui sait où il met les pieds. Srijit Mukherji, cinéaste indien auréolé de plusieurs National Awards, prépare un long métrage consacré à la genèse de Goopy Gyne Bagha Byne, l’un des titres les plus aimés du cinéma bengali. Le film de Ray, sorti en 1969, a depuis longtemps quitté le simple statut d’œuvre culte pour entrer dans celui de référence commune, de ces objets culturels qu’on cite, qu’on transmet, qu’on sacralise presque malgré soi. Revenir sur sa fabrication, c’est donc moins raconter une anecdote de plateau que rouvrir une boîte noire du cinéma indien. Et ça, pour une rédaction comme la nôtre, ça sent bon la matière à disséquer.
Produit par Hoichoi Studios, Maharaja Tomare Selam réunit Jeetu Kamal, Ritwik Bhowmik, Rudranil Ghosh, Satakshi Nandy, Sairity Banerjee et Arijit Dutta. Pour l’instant, le film se présente comme un récit de coulisses, mais les coulisses, au cinéma, sont souvent un piège délicieux : on croit regarder la fabrication d’une œuvre, et on tombe sur une réflexion sur l’autorité, la mémoire, la transmission, le rapport entre héritage et réinvention. Bref, le genre de film qui peut devenir soit un bel hommage, soit un mausolée un peu empesé. Tout dépendra de savoir si Mukherji filme un mythe vivant ou une relique sous vitrine.
Le fantôme de Ray dans la machine
Dans l’histoire du cinéma indien, Satyajit Ray occupe une place à part. Pas seulement parce qu’il a imposé une modernité formelle et narrative qui a débordé les frontières du Bengale, mais parce qu’il a su faire cohabiter exigence d’auteur, popularité et imaginaire populaire sans se prendre les pieds dans le tapis. Goopy Gyne Bagha Byne, avec sa fantaisie musicale et son humour absurde, n’est pas qu’un classique pour cinéphiles en pull noir : c’est aussi un objet de transmission familiale, un film qui a traversé les générations comme une chanson qu’on ne se lasse pas de reprendre. S’attaquer à sa fabrication, c’est donc toucher à une zone sensible de la cinéphilie indienne. On ne remonte pas un tel chantier sans faire grincer quelques dents, et c’est bien normal.
Le pari de Mukherji est malin parce qu’il ne cherche pas à refaire Ray, ce qui serait suicidaire, mais à raconter l’instant où un film devient possible. Ce moment-là, au cinéma, est souvent plus intéressant que le résultat lui-même : les hésitations, les arbitrages, les accidents, les tensions entre vision et production. On pense à ces films sur les films qui valent moins par leur reconstitution que par leur capacité à révéler ce que l’industrie préfère d’ordinaire cacher sous le tapis. Ici, le sujet est d’autant plus piquant que Ray n’est pas un cinéaste qu’on approche à la légère. Le moindre faux pas et c’est la révérence qui tourne au cirage de pompes.
Hoichoi Studios sort le grand jeu
Le choix de Hoichoi Studios n’a rien d’anodin. La plateforme et société de production s’est imposée comme un acteur important du contenu bengali contemporain, en particulier sur le terrain des séries et des films pensés pour circuler vite entre salles et diffusion numérique. Dans ce contexte, produire un film sur Ray, c’est aussi capitaliser sur un patrimoine qui reste extrêmement bankable, au sens le plus noble du terme : une marque culturelle qui rassure, attire et fédère. Le cinéma indien a toujours entretenu un rapport très concret à ses figures tutélaires, mais l’époque actuelle, avec ses logiques de catalogue et de niche premium, pousse encore davantage à recycler les grands noms comme des pôles d’attraction. Ce n’est pas forcément cynique. C’est souvent économique. Et parfois les deux à la fois, ce qui fait un joli cocktail.
Le casting annoncé va dans le sens d’un projet qui veut mêler visages familiers et incarnation précise plutôt que star-system clinquant. Jeetu Kamal, Ritwik Bhowmik et Rudranil Ghosh ont chacun une présence qui peut servir un film d’époque sans l’écraser de glamour inutile. Reste la question la plus importante : quel ton Mukherji va-t-il adopter ? La reconstitution patrimoniale, avec ses costumes bien repassés et ses décors qui sentent le bois verni ? Ou quelque chose de plus nerveux, plus méta, plus joueur, capable de faire sentir le cinéma en train de se fabriquer sous nos yeux ? C’est là que le film peut devenir autre chose qu’un hommage poli : une vraie machine à fantasmes sur la naissance d’un classique.
Quand le making-of devient un film de pouvoir
Ce qui rend Maharaja Tomare Selam intrigant, c’est qu’un film sur la fabrication d’un chef-d’œuvre parle presque toujours de hiérarchie. Qui décide ? Qui écrit ? Qui impose sa vision ? Qui cède ? Qui transforme une idée en forme ? Dans le cas de Ray, la question est encore plus chargée, parce que son œuvre a longtemps été perçue comme une sorte d’Olympe esthétique, inaccessible aux petits arrangements du métier. Or le cinéma n’a jamais été un art de l’immaculé : c’est un art de négociation, de compromis, de bras de fer et de trouvailles de dernière minute. Montrer cela, c’est redonner de la chair au mythe, et peut-être un peu de sueur aussi. Tant mieux.
On peut aussi lire ce projet comme un passage de flambeau, mais pas au sens un peu creux où un jeune cinéaste viendrait bénir le passé. Ici, Mukherji semble plutôt vouloir dialoguer avec une mémoire collective, en acceptant d’avance le risque de la comparaison. Et c’est précisément ce qui rend l’entreprise intéressante : le film ne pourra pas tricher. S’il est trop révérencieux, il s’endormira sur ses lauriers. S’il est trop démonstratif, il se tirera une balle dans le pied. S’il trouve le bon équilibre, il pourrait rappeler qu’un grand classique n’est jamais seulement une œuvre finie, mais aussi une suite d’essais, de ratés, d’élans et de paris. Le vrai suspense n’est pas de savoir si Ray sera honoré, mais si Mukherji saura faire du culte un objet de cinéma.
Et puis, avouons-le, on aime assez quand le cinéma se regarde fabriquer lui-même, surtout quand il se frotte à une figure aussi immense. Reste à voir si Maharaja Tomare Selam choisira la déférence ou le vertige. Les deux, parfois, sont incompatibles. Et c’est là que ça devient intéressant.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




