Avant d’être un demi-dieu du pop-corn mondial, Stan Lee s’est longtemps vu comme un simple gratte-papier de comics. Et cette petite honte, presque touchante, dit à elle seule comment Marvel a retourné la table du cinéma de franchise.
À l’heure où les super-héros ont colonisé les multiplexes, où le box office mondial se compte en dizaines de milliards et où chaque studio rêve encore de sa poule aux œufs d’or, on oublie facilement d’où vient cette machine à fantasmes. Stan Lee, mort en 2018 à 95 ans, n’était pas seulement le visage souriant des caméos Marvel ni le co-créateur de Spider-Man, X-Men, Fantastic Four, Doctor Strange ou Black Panther. Il a aussi incarné une époque où les comics passaient pour un divertissement mineur, presque honteux, bon pour les gosses et les trains de banlieue. Dans les années 1930 à 1960, le médium traîne encore cette réputation de sous-littérature ; il faudra des décennies, des batailles d’image et quelques succès industriels pour que l’affaire change de statut. Le plus ironique, c’est que l’homme qui a aidé à bâtir un empire a d’abord eu honte de son propre chantier.
En 2010, dans un entretien accordé au Washington Post via Comic Riffs, Stan Lee expliquait qu’il avait longtemps été gêné de n’être “qu’un auteur de comics” pendant que d’autres construisaient des ponts ou devenaient médecins. Puis il ajoutait, en substance, que le divertissement compte dans la vie des gens, qu’il évite parfois de partir en vrille, et qu’amuser le public, ce n’est pas un boulot de seconde zone. Voilà le cœur du sujet, et il est plus politique qu’il n’en a l’air : Lee ne défend pas seulement son métier, il réclame une place pour l’imaginaire dans la hiérarchie sociale. Pas mal pour un type que certains prenaient encore pour un vendeur de gadgets en collants. Il a compris avant beaucoup d’autres que raconter des histoires, ce n’est pas meubler le vide : c’est parfois le tenir à distance.
Le costume était trop grand ? C’est surtout le monde qui était étroit
Pour rappel, quand Stan Lee commence à écrire, les comics ne sentent pas encore la respectabilité. L’industrie américaine du neuvième art fonctionne à la chaîne, avec des auteurs souvent mal payés, peu crédités, et une reconnaissance qui frôle le néant. Lee, lui, rêvait d’abord d’écrire le grand roman américain. Il bifurque vers les comics, et le reste appartient à l’histoire industrielle du divertissement : Marvel devient une fabrique de personnages, puis une fabrique de mythes, puis une fabrique de milliards. Le passage au cinéma, longtemps bricolé, a d’abord été chaotique. Les adaptations télévisées ou les premiers essais sur grand écran n’avaient pas toujours de quoi fanfaronner. Mais avec X-Men en 2000, Spider-Man en 2002 et surtout l’essor du Marvel Cinematic Universe à partir de Iron Man en 2008, le matériau de Lee cesse d’être perçu comme une curiosité de niche. Il devient le carburant d’un modèle économique mondial. On est passé du mépris poli au culte industriel, et ça change tout sauf l’ego des studios.
Ce qui frappe dans la phrase de Lee, c’est qu’elle ne parle pas seulement de lui. Elle parle de tous ceux qui créent dans l’ombre d’un médium jugé inférieur, alors même qu’il irrigue la culture de masse. Les comics ont longtemps été regardés comme des produits jetables ; ils sont devenus la matrice de franchises qui remplissent les salles, dopent le merchandising et dictent les calendriers de sortie. Le paradoxe est délicieux : Hollywood, ce vieux monstre sacré qui adore se croire au-dessus du lot, a fini par dépendre d’un art qu’il regardait de haut. Comme quoi, le snobisme a parfois la durée de vie d’un mauvais pari.
De la planche au multiplexe, ou comment Marvel a changé de costume
Surtout, la phrase de Stan Lee résonne aujourd’hui comme un rappel à l’ordre. Les super-héros ont beau peser lourd dans les bilans des majors, le travail des auteurs de comics reste souvent moins rémunéré que la valeur qu’il génère. L’écart entre la reconnaissance symbolique et la reconnaissance financière, lui, n’a jamais vraiment disparu. Et c’est là que la figure de Lee devient plus complexe qu’un simple papy jovial qui lançait “Excelsior !” entre deux autographes. Il a été un formidable ambassadeur, parfois un peu trop bien huilé pour certains puristes, mais il a aussi contribué à faire sortir le médium de son coin. Pas en le rendant sage, plutôt en le rendant désirable. Il n’a pas demandé la permission d’exister : il a forcé le respect à coups de personnages plus grands que nature.
Le plus beau dans cette histoire, c’est peut-être que Lee ne défend jamais le prestige pour le prestige. Il défend l’utilité émotionnelle du divertissement. Dans un monde saturé d’images, de franchises et de reboots, la formule garde une fraîcheur presque insolente : si une histoire fait tenir quelqu’un debout, si elle lui offre une respiration, alors elle n’est pas accessoire. Voilà pourquoi la phrase de 2010 continue de sonner juste. Pas comme une morale de gala, plutôt comme une évidence qu’on a trop longtemps enterrée sous les chiffres du box office et les tableaux Excel des studios. Au fond, Stan Lee n’a pas seulement vendu des héros : il a vendu l’idée qu’un imaginaire populaire peut valoir autant qu’un diplôme en marbre.
Et si le cinéma de super-héros s’essouffle par moments, si les franchises se mangent parfois la queue dans leur propre univers étendu, la leçon reste là, bien plantée : les histoires qu’on méprise finissent souvent par financer celles qu’on idolâtre. C’est un joli tour de passe-passe, non ?
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




