Et si la plus grande amitié de la science-fiction naissait d’un malentendu, d’une cuite interstellaire et d’un épisode qui joue les clowns avec une franchise qu’on croyait figée dans le marbre ? C’est le pari de Star Trek: Strange New Worlds, qui continue de tordre le canon avec un aplomb presque insolent, tout en caressant la mythologie de Star Trek dans le sens du poil. Et, franchement, on aurait tort de bouder ce genre de culot.
Depuis son lancement sur Paramount+, la série créée par Akiva Goldsman et Henry Alonso Myers s’est imposée comme un drôle d’objet télévisuel : un prequel qui respecte la mémoire de la saga tout en s’autorisant des écarts de ton que les gardiens du temple auraient sans doute regardés de travers en 1966. On y croise Paul Wesley en James T. Kirk, Ethan Peck en Spock, Melissa Navia en Erica Ortegas et Martin Quinn en Montgomery Scott, avec cette volonté très nette de faire respirer une mythologie souvent corsetée par ses propres règles. La saison 4, épisode 3, intitulé Human Best Friend, pousse le bouchon encore plus loin en bricolant une rencontre entre Kirk et Spock qui tient à la fois du buddy movie, de la farce alcoolisée et du geste de fan absolu. Le résultat ? Une origine story qui n’a rien de noble sur le papier, mais qui touche juste là où il faut.
Dans l’histoire de Star Trek, le duo Kirk-Spock n’est pas seulement un tandem de héros : c’est une architecture affective, un modèle de complémentarité, presque une grammaire du genre. Depuis les séries d’origine jusqu’aux films de J.J. Abrams, en passant par les itérations animées, littéraires ou vidéoludiques, leur relation sert de colonne vertébrale à l’univers étendu. Sauf que le cinéma de franchise adore parfois confondre profondeur et répétition, et les films Star Trek de 2009 et Into Darkness ont justement buté sur ce point : beaucoup d’électricité, pas assez de construction. Star Trek Beyond, lui, avait enfin trouvé un équilibre plus convaincant. Strange New Worlds tente donc autre chose : faire naître la légende non pas dans le grand drame, mais dans le chaos le plus bête.
Une gueule de bois qui fait office de mythe fondateur
L’épisode joue avec une idée très simple et très maligne : Spock croit que Kirk n’est qu’une hallucination provoquée par son état, et cette erreur devient le moteur d’une intimité accélérée. On les voit jouer aux échecs, partager des moments de vulnérabilité, se jauger comme deux types qui ne savent pas encore qu’ils vont devenir des piliers l’un pour l’autre. Le truc est presque absurde, mais c’est précisément pour ça que ça marche. Au lieu de plaquer un grand discours sur l’amitié, la série passe par le détour, par le gag, par l’ivresse. En gros, elle fait entrer la légende par la porte de service. Et quelle porte de service.
Ce choix dit beaucoup de la méthode Strange New Worlds. La série n’a jamais prétendu être une reconstitution muséale ; elle préfère le jeu, la variation, le clin d’œil qui déborde. Ici, elle transforme une situation de comédie potache en scène de révélation émotionnelle. Spock, d’ordinaire si verrouillé, se laisse aller parce qu’il pense parler à une projection mentale. Kirk, lui, devient un miroir possible, une présence qui autorise le lâcher-prise. C’est moins une rencontre qu’un aveu. Et dans Star Trek, les aveux comptent plus que les explosions, même si les deux ne sont pas incompatibles.

Le fan service, oui, mais pas que le fan service
On pourrait balayer tout ça d’un revers de main en criant au service aux fans. Ce serait un peu court. Bien sûr, il y a du plaisir coupable à voir la série accélérer la naissance d’un lien que la culture pop a sacralisé depuis des décennies. Bien sûr, le geste est calculé pour faire sourire ceux qui connaissent la suite. Mais la série ne se contente pas de cocher une case de continuité. Elle interroge aussi ce que veut dire “se rencontrer” dans une franchise où tout le monde est déjà condamné à devenir une légende. Le préquel, ici, ne sert pas à expliquer le passé : il sert à fabriquer du destin à partir de presque rien.
Et c’est là que Strange New Worlds se montre plus futée que beaucoup de ses cousines de saga. Là où tant de franchises s’épuisent à empiler les références comme on stocke des boîtes dans un grenier, elle comprend que la mémoire d’un univers tient souvent à ses accidents de ton. Un épisode qui ressemble à une comédie de colocataires sous substances peut, au fond, faire davantage pour la mythologie qu’un grand monologue solennel. C’est un peu mal élevé, mais c’est vivant. Et le vivant, dans les franchises de longue haleine, ça vaut de l’or.
Le piège du rappel à l’ordre
Reste la vraie question, celle qui va décider si ce joli coup de poker tient sur la durée : la série va-t-elle assumer cette nouvelle proximité entre Kirk et Spock, ou faire semblant de ne rien avoir changé ? Parce que le pire scénario serait celui du retour à la case départ, comme si cet épisode n’avait été qu’une parenthèse rigolote avant le prochain alignement des planètes. Ce serait un petit sabotage en douce, un péché originel de l’écriture télévisuelle : promettre une évolution pour ensuite la ranger dans un tiroir. Si Strange New Worlds a du cran, elle fera de cette ivresse un vrai point de bascule. Sinon, elle aura juste servi un bon gag.
Mais on sent bien que la série veut plus que ça. Elle veut montrer comment deux figures mythiques cessent d’être des icônes pour redevenir des êtres qui tâtonnent, se testent, se reconnaissent. Et c’est peut-être là que Star Trek reste le plus beau de ses propres monstres sacrés : quand il accepte de faire trébucher ses héros avant de les faire marcher droit. À ce jeu-là, Strange New Worlds a trouvé une idée franchement maligne. Pas propre. Pas solennelle. Mais sacrément juste. Comme quoi, dans l’espace aussi, les grandes amitiés peuvent commencer avec une sacrée cuite.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




