Chez Disney, un échec au box-office n’est plus forcément un échec tout court : il peut devenir un produit dérivé, une attraction, un argument pour Disney+ et, au passage, un joli tour de passe-passe financier. Le cas de The Mandalorian and Grogu et du remake live-action de Moana dit très bien où en est le studio en 2026 : l’exploitation en salles reste la vitrine, mais la vraie bataille se joue dans le grand circuit intérieur de la firme, entre jouets, streaming, parcs et licences. C’est moins glamour qu’un carton à 1 milliard, évidemment. Mais c’est là que se fabrique la valeur.
Pour remettre les choses à leur place, on parle ici de deux gros morceaux de la machine Disney. D’un côté, The Mandalorian and Grogu, signé Jon Favreau, qui a rapporté 345 millions de dollars dans le monde, devenant le plus faible score en prises de vues réelles de toute la saga Star Wars. De l’autre, Moana de Thomas Kail, encore en salles au moment des déclarations, avec 263 millions de dollars de recettes pour un budget de production annoncé à 250 millions. Autant dire que la marge de manœuvre n’est pas immense. Josh D’Amaro, nouveau patron de Disney après le départ de Bob Iger plus tôt dans l’année, a pourtant choisi la lecture la plus confortable possible lors de la conférence trimestrielle : les films n’ont pas atteint les attentes, mais ils nourrissent d’autres branches du groupe. Le genre de phrase qui sent la réunion PowerPoint à plein nez, mais qui dit aussi quelque chose de très précis sur la stratégie du studio.
Autrement dit : chez Disney, le box-office n’est plus le seul juge de paix, c’est juste le premier étage du château.
Le flop, ce nouveau produit dérivé
En apparence, la logique est presque imparable. The Mandalorian and Grogu a dopé les ventes de produits dérivés Star Wars, relancé la fréquentation de l’attraction Millennium Falcon à Disneyland et Walt Disney World, et nourri l’activité gaming. Moana, lui, est censé très bien fonctionner sur Disney+, en profitant de la notoriété du film original, l’un des plus vus de l’histoire de la plateforme. Le raisonnement de Josh D’Amaro et du directeur financier Hugh Johnston tient en une idée simple : un film n’est pas seulement un film, c’est une locomotive pour tout le reste. On connaît la chanson. À Hollywood, la poule aux œufs d’or n’est jamais seule dans son enclos.
Sauf que cette belle théorie se heurte à une réalité un peu moins propre. Les remakes live-action ont rapporté 7 milliards de dollars à Disney entre 2010 et 2019, oui, mais ce modèle montre aujourd’hui ses limites. Quand un film coûte 165 millions de dollars comme The Mandalorian and Grogu, ou 250 millions comme Moana, il ne suffit plus de vendre trois peluches et deux mugs pour effacer la casse. Le studio peut bien parler de “portfolio game” et de “flywheel” interne, le fait est qu’un blockbuster raté reste un trou dans la caisse avant de devenir une ligne de revenus secondaires. Le problème, c’est que la rentabilité différée ne remplace pas la puissance d’un vrai raz-de-marée en salles.
Baby Yoda contre la calculette
Dans le cas de The Mandalorian and Grogu, Disney peut quand même souffler un peu. Le film a beau avoir signé un record peu enviable pour la franchise, son existence même repose sur une logique de continuité industrielle : faire passer une série culte du petit écran au grand, capitaliser sur un personnage déjà installé dans l’imaginaire collectif, et transformer l’attachement du public en cash flow multi-supports. Le pari n’était pas absurde. Il était même assez malin, sur le papier. Mais il y a un détail qui fâche : Star Wars n’a plus le statut automatique de machine culturelle qu’il avait autrefois. Sept ans après The Rise of Skywalker, le retour en salles devait frapper fort. Il a surtout rappelé que le sabre laser ne suffit plus à hypnotiser la planète.

Et puis il y a ce petit supplément de contexte qui rend l’affaire plus piquante : The Rise of Skywalker avait déjà été un succès à plus d’un milliard de dollars, mais un succès compliqué, presque défensif, comme si la saga avançait en s’excusant d’exister. Depuis, Disney et Lucasfilm cherchent la formule magique, le bon dosage entre nostalgie, renouvellement et exploitation des marques. Star Wars: Starfighter, avec Ryan Gosling, est déjà dans les tuyaux pour l’an prochain. On sent bien l’idée : passer le flambeau sans casser l’icône, trouver le nouveau centre de gravité sans perdre l’ancien. Facile à dire. Beaucoup moins à filmer.
Moana, le faux calme avant la tempête
Pour Moana, en revanche, le tableau est plus crispant. Le film arrive après Moana 2, énorme carton de 2024 avec 1 milliard de dollars au box-office mondial, ce qui rend l’échec du remake encore plus visible. Là où The Mandalorian and Grogu peut encore se défendre comme un objet de transition, Moana se prend de plein fouet le décalage entre l’attente et la réalité. Le remake live-action devait surfer sur une marque en pleine santé ; il se retrouve à devoir justifier un budget massif face à des recettes qui peinent à suivre. Et contrairement à Baby Yoda, le film n’a pas le même potentiel de merchandising ni le même levier dans les parcs. Le déficit est plus dur à maquiller, parce que l’IP ne se recycle pas avec la même aisance.
Le plus amusant, si l’on peut dire, c’est que Disney ne nie rien. Le studio assume la lecture “écosystème” : les salles ne seraient qu’un point de passage parmi d’autres, et la vraie valeur d’une propriété intellectuelle se mesurerait sur des décennies. C’est élégant, presque noble, et surtout très pratique quand le box-office fait grise mine. Mais cette vision a un revers : à force de considérer chaque film comme un simple rouage, on finit par oublier qu’il faut encore donner envie d’aller le voir. Le public n’est pas un tableur. Il sent quand on lui vend un long métrage comme une extension de marque. Et il peut très bien répondre : non merci, pas ce coup-ci.
Le grand calcul, ou l’art de faire passer la pilule
La vraie question n’est donc pas de savoir si Disney peut récupérer une partie de la mise ailleurs. Bien sûr qu’il le peut. La vraie question, c’est jusqu’où ce modèle reste viable quand les budgets gonflent, que les franchises s’usent et que le box-office mondial ne se laisse plus dompter comme avant. En 2026, le studio a encore des succès énormes, avec Toy Story 5 parmi les plus gros hits de l’année. Mais les ratés de The Mandalorian and Grogu et Moana rappellent que la machine n’a rien d’invincible. Disney sait encore fabriquer des mastodontes ; il lui reste à prouver qu’ils savent encore courir sans béquille.
Et c’est là que l’affaire devient intéressante, presque plus que les chiffres eux-mêmes. Parce qu’au fond, ces deux films racontent la même chose sous deux angles différents : la dépendance d’Hollywood à ses propriétés intellectuelles, la tentation du recyclage permanent, et la difficulté à faire exister un événement quand tout le monde attend déjà la prochaine déclinaison. Disney ne manque pas de ressources. Il manque peut-être d’air. Ou de risque. Ou des deux. Bref, la maison de Mickey continue de faire tourner la roue, mais on commence à entendre le moteur tousser. Et ça, à Hollywood, c’est toujours le début d’une belle panique polie.
Reste à voir si le prochain tour de manège fera oublier les grincements, ou si le public a déjà compris où se cache la sortie.
Bande-annonce VF de The Mandalorian and Grogu
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




