Avant que Sadie Sink ne devienne l’une des têtes d’affiche les plus scrutées de sa génération, elle a traîné ses baskets dans une série NBC qui voulait refaire L’Odyssée à l’heure des drones, des contrats louches et des guerres sales. Résultat : un naufrage très télévisuel, très rapide, et presque plus intéressant pour ce qu’il raconte de la télévision américaine que pour ce qu’il raconte d’Homère.
En 2015, NBC lance American Odyssey, créée par Peter Horton, Adam Armus et Kay Foster. Le projet s’inscrit dans une période charnière de la fiction américaine : les networks sentent déjà le sol se dérober sous leurs pieds, pendant que le streaming commence à aspirer l’attention, les budgets et les ambitions. À cette époque, survivre à une saison n’a plus rien d’un acquis. Il faut soit un concept qui mord, soit une réception critique qui sauve les meubles. La série n’aura ni l’un ni l’autre. Elle s’arrête après 13 épisodes, ce qui, à l’échelle d’une grande épopée, ressemble surtout à un trajet en bus raté. Le péché originel, ici, c’est d’avoir voulu faire du grand mythe avec les outils d’un thriller politique déjà vu mille fois.
Derrière cette tentative, on trouve Anna Friel dans le rôle d’Odelle Ballard, sergent de l’armée américaine qui découvre des magouilles liées à une multinationale lors d’une opération en Afrique du Nord. Autour d’elle, un contractor privé à la Blackwater, une attaque suspecte, une disparition, une fille qui cherche la vérité : la mécanique veut clairement évoquer Homeland, alors au sommet de sa puissance, tout en greffant dessus une structure éclatée censée rappeler le voyage d’Ulysse. Sauf que la greffe prend mal. Les critiques pointent un manque de finesse, une mise en scène nerveuse mais brouillonne, et ce fameux usage du caméra à l’épaule et des coupes furtives qui donne parfois l’impression que la série court après son propre scénario. À force de vouloir faire moderne, American Odyssey finit surtout par sentir le recyclage pressé.
Une Odyssée sans vent dans les voiles
Le plus drôle, si l’on ose dire, c’est que l’idée de départ n’était pas absurde. Adapter L’Odyssée au présent, c’est presque une évidence : un retour impossible, des obstacles en cascade, la guerre comme machine à retarder le retour au foyer, les puissances qui manipulent les corps et les récits. Christopher Nolan s’en chargera bien plus tard avec sa propre lecture du poème homérique, en injectant dans le mythe une angoisse géopolitique contemporaine. American Odyssey, elle, tente la même opération mais en version réseau télé généraliste, avec moins de souffle, moins de précision, et surtout moins de patience. On sent l’envie de faire de la série un objet hybride, entre drame militaire, complot corporate et récit familial. Mais l’ensemble reste coincé dans un entre-deux un peu triste. Quand on veut passer le flambeau d’Homère à la télé du prime time, il faut autre chose qu’un costume de prestige.

Le cas Sadie Sink ajoute une couche de lecture assez savoureuse. En 2015, elle n’est encore qu’au début de sa trajectoire, deux ans avant Stranger Things et son explosion en Max Mayfield, personnage qui la propulsera dans une autre dimension, celle des actrices dont chaque apparition devient un événement. Revoir sa présence dans American Odyssey, c’est mesurer à quel point la télévision fonctionne aussi comme une chambre d’écho : on y croise des visages avant leur bascule, des carrières avant leur accélération, des rôles qui semblent minuscules jusqu’au moment où la suite leur donne du relief. Ici, Sink incarne Suzanne, la fille d’Odelle, prise dans la traque de la vérité après la disparition supposée de sa mère. Rien de spectaculaire à l’écran, mais déjà cette énergie tendue, ce regard qui accroche. Le genre de détail qui, rétrospectivement, transforme un petit rôle en caillou précieux dans la chaussure de la chronologie.
Le mythe au régime sec
Ce qui coince dans American Odyssey, ce n’est pas seulement son manque de succès. C’est sa difficulté à choisir entre la fresque et le feuilleton, entre la parabole politique et le thriller à rebondissements. Le résultat donne une série qui veut parler de l’Amérique, de ses guerres, de ses sociétés militaires privées, de ses zones grises, mais qui n’ose jamais vraiment mordre dans la matière. On reste dans une version édulcorée du grand roman d’espionnage télévisuel, sans la densité d’un Homeland, sans la flamboyance d’un vrai soap géopolitique, sans la folie formelle qui aurait pu la sauver du lot commun. Et dans une décennie où la télévision se met à rivaliser avec le cinéma sur le terrain du prestige, ça ne pardonne pas. Une série peut être modeste ; elle ne peut pas être tiède.
Le plus ironique, c’est que le titre lui-même promettait le voyage, le retour, la traversée, tout ce que le récit sériel adore étirer. Mais NBC a coupé court avant même que le projet ne trouve sa respiration. Treize épisodes, puis rideau. Pas de seconde chance, pas d’extension, pas de mythologie à développer. Les créateurs avaient imaginé une suite en mode anthologique ; la chaîne, elle, a préféré refermer le livre. D’un point de vue industriel, on comprend : la fenêtre de diffusion se rétrécissait déjà, les audiences n’étaient pas au rendez-vous, et les networks n’avaient plus le luxe de nourrir des paris trop fragiles. D’un point de vue cinéphile, on y voit surtout un objet de transition, un symptôme de cette époque où la télévision américaine cherchait encore comment survivre à sa propre mue. Bref, une Odyssée sans Ithaque, et sans rappel au générique.
Alors oui, on peut sourire devant ce détour oublié dans la filmographie de Sadie Sink. Mais ce petit caillou télévisuel dit quelque chose de juste : avant les grands rôles, il y a souvent des escales bancales, des projets morts-nés, des séries qui s’éteignent avant d’avoir trouvé leur mer. Et parfois, c’est dans ces naufrages qu’on repère les futurs visages qui comptent. Le reste, comme dirait Homère s’il avait eu un abonnement NBC, c’est juste du courant d’air.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




