Dans House of the Dragon, on savait déjà que la famille Targaryen avait le sens du foyer toxique. L’épisode 7 de la saison 3 ne corrige rien : il appuie là où ça fait mal, et il le fait avec une gourmandise franchement dérangeante.
Depuis la mise en place de la Danse des Dragons, la série HBO a transformé le pouvoir en machine à broyer les liens familiaux. Adaptée de Fire & Blood de George R. R. Martin, lancée en 2022 après le phénomène Game of Thrones, House of the Dragon a vite compris que son carburant n’était pas la noblesse, mais la pourriture. Avec Emma D’Arcy, Olivia Cooke, Ewan Mitchell et Gayle Rankin, la saison 3 pousse encore plus loin cette logique de cour empoisonnée, où chaque camp se raconte qu’il agit pour le bien du royaume alors qu’il aligne surtout les fautes, les manipulations et les pulsions de destruction. On est loin du conte de chevalerie, et tant mieux : c’est précisément ce bain de sang psychologique qui donne à la série sa sale énergie. Le problème, c’est que l’épisode 7 ne se contente pas d’aggraver les fractures : il les rend presque obscènes.
Et là, la série sort le grand jeu du malaise, avec un faux pas qui ressemble à un gouffre.
Le trône, la chambre et le mauvais rêve
Au cœur de cet épisode, Aemond Targaryen se retrouve pris dans une séquence qui joue d’abord la carte du fantasme incestueux avant de révéler la supercherie. Sur le papier, l’idée peut sembler relever du pur baroque gothique, cette tradition où la psychanalyse se mélange à la magie noire et aux couloirs humides des châteaux. Sauf qu’ici, la série ne cherche pas seulement le choc : elle utilise cette scène pour matérialiser l’état mental d’Aemond, déjà rongé par une obsession maternelle qui n’a rien d’un simple détail de caractérisation. Chez lui, la violence n’est pas seulement politique, elle est intime, enfouie, presque infantile. Bref, le prince est un cas, et pas du genre à faire rire la rédaction autour d’un café.
Ce qui rend la séquence plus trouble encore, c’est l’intervention d’Alys Rivers. Dans Fire & Blood, le personnage demeure volontairement insaisissable : sorcière, maîtresse de château, servante, enfant illégitime, ou tout ça à la fois selon les versions et les rumeurs. La série, elle, a déjà commencé à lui donner une vraie puissance surnaturelle. Ici, elle détourne la pulsion d’Aemond pour la retourner à son avantage, avec une logique de prédatrice politique qui colle parfaitement à l’ADN de Westeros. Alys ne se contente pas de manipuler un homme ; elle tente de se fabriquer une place dans la chaîne de succession par le biais du corps, du désir et de la lignée. C’est glauque, oui, mais c’est aussi diablement cohérent avec un récit où la maternité, l’héritage et la reproduction servent depuis toujours de champs de bataille. Chez les Targaryen, même l’intime finit en stratégie militaire.
Le soap de l’Olympe, version dragons et mauvaise foi
On pourrait croire que House of the Dragon force le trait pour le simple plaisir de choquer. En réalité, la série continue de travailler une idée très simple : le pouvoir n’abîme pas seulement les corps, il déforme la perception. Aemond n’est pas seulement un jeune homme violent ; il est un héritier fabriqué par la honte, la rivalité et l’humiliation. Alicent, de son côté, reste enfermée dans une position impossible, prise entre la religion, la culpabilité et la mécanique dynastique qu’elle a elle-même contribué à nourrir. Leur relation, déjà empoisonnée par la politique, devient alors le symptôme d’un système où la famille n’est plus un refuge mais une arme de siège. On ne parle plus d’un clan, on parle d’une bombe à fragmentation.
Et c’est là que la série devient intéressante, même quand elle frôle le grotesque. Parce qu’elle ne traite pas l’inceste comme un simple choc visuel ou un gadget de scénariste en manque d’idées. Elle l’inscrit dans une logique de transmission malade, de désir détourné, de pouvoir vampirique. La saison 3, en ce sens, assume une radicalité que beaucoup de grandes séries contemporaines préfèrent contourner à coups de demi-mesures. Ici, pas de faux confort moral : chaque personnage est compromis, chaque geste peut être lu comme une trahison, et chaque alliance sent le cadavre politique à plein nez. C’est sale, oui, mais c’est précisément ce qui fait tenir la série debout. Sans cette fange-là, Westeros ne serait qu’un parc à thèmes avec des dragons.
Le royaume des pulsions, pas celui des héros
Ce qui frappe, au fond, c’est la manière dont House of the Dragon refuse obstinément le personnage “sympa”. Rhaenyra, Alicent, Aemond, Daemon, tous avancent avec une part de culpabilité qui les rend fascinants à regarder mais difficiles à aimer. La série a compris qu’après l’ère des anti-héros glamour, il fallait aller plus loin : fabriquer des figures dont la noirceur ne se résume pas à un vernis cool, mais à une vraie faillite morale. C’est moins confortable, évidemment. C’est aussi beaucoup plus honnête. Pas de cheval blanc ici : juste des sabots, du sang et des gens qui se mentent très mal.
Et puis il y a ce petit parfum d’époque qui n’aide pas à calmer l’ambiance. L’été 2026 semble décidément aimer les dynamiques familiales franchement toxiques à la télévision, comme si le petit écran avait décidé de faire de l’inceste un motif de saison (on a connu des tendances plus joyeuses, mais passons). Ce n’est pas une coïncidence si les séries les plus puissantes du moment s’acharnent à disséquer les structures de domination à travers la famille, ce lieu supposé sacré où tout se détraque dès qu’on gratte un peu. House of the Dragon ne fait pas exception : elle y plonge les deux pieds, puis les mains, puis le reste, avec une constance presque obscène. Et c’est peut-être ça, sa vraie brutalité : elle ne montre pas un monstre, elle montre une maison entière qui s’est mise à le fabriquer.
Alors oui, l’épisode 7 laisse un goût franchement poisseux. Mais il rappelle aussi pourquoi cette série continue d’accrocher malgré ses excès : parce qu’elle sait que le pouvoir, chez les Targaryen, ne se transmet jamais proprement. Il se contamine. Et à ce jeu-là, Aemond et Alicent n’ont pas fini de se salir les mains.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




