Chez A24, on a pris l’habitude de parler d’objets de culte avant même qu’ils aient eu le temps de sécher sur l’écran. Sauf que, dans l’ombre des mastodontes de la maison, quelques films ont été rangés trop vite dans la case “petits bijoux” alors qu’ils méritaient mieux que ça.
Depuis 2012, A24 s’est taillé une réputation de machine à fantasmes pour cinéphiles : le studio a accompagné des films devenus des repères quasi immédiats, de Moonlight à Everything Everywhere All at Once, en passant par Midsommar, The Witch ou Lady Bird. Le modèle est connu : budgets souvent modestes, identité visuelle très reconnaissable, auteurs mis en avant, et une circulation en salles qui transforme parfois un long métrage discret en totem générationnel. Résultat, on parle beaucoup des succès, des Oscars, des phénomènes de box office, et beaucoup moins des œuvres qui, elles, ont glissé entre les mailles du filet. C’est pourtant là que l’affaire devient intéressante. Car un studio ne se résume pas à ses locomotives : il se juge aussi à ses films de traverse, ceux qui n’ont pas eu la même exposition, ni la même chance au tirage. Et chez A24, les oubliés sont parfois plus stimulants que les vedettes.
Le vrai sujet, c’est donc moins “quels sont les meilleurs A24 ?” que “quels A24 ont été privés du bruit qu’ils méritaient ?”
Quand la comédie parle plus fort que le marketing
Obvious Child, réalisé et écrit par Gillian Robespierre, est typiquement le genre de film qui finit dans le tiroir “on en a vaguement entendu parler” alors qu’il a une précision de ton assez rare. Sorti en 2014, porté par Jenny Slate, le film suit une humoriste fauchée, larguée, enceinte après une aventure d’un soir, et surtout déterminée à reprendre la main sur sa vie. Pas de grand pathos, pas de morale plaquée au forceps, pas de faux suspense : le film choisit la franchise, l’humour et la pudeur, ce qui, dans le cinéma américain indépendant, relève presque du coup de poing élégant.
Ce qui frappe, c’est la manière dont le film traite un sujet politique et intime sans le transformer en tract. La mise en scène reste légère, mais jamais frivole ; elle laisse la place au corps, à la gêne, au rire qui coince un peu dans la gorge. Jenny Slate y trouve un rôle-pivot, à la fois nerveux et vulnérable, et le film gagne cette densité qu’on ne voit pas toujours dans les comédies dites “indé”. Autrement dit : sous ses airs de petite chose, Obvious Child a le cran d’un grand film.
Fart, survie et grand n’importe quoi bien tenu
Avec Swiss Army Man, Daniel Scheinert et Daniel Kwan ont signé l’un des objets les plus improbables du catalogue A24. Daniel Radcliffe y incarne un cadavre gonflé, émettant des flatulences salvatrices, tandis que Paul Dano tente d’organiser sa survie sur une île déserte. Dit comme ça, on dirait une blague de potache qui a mal tourné. En réalité, le film tient parce qu’il assume son absurdité jusqu’au bout et la transforme en fable sur la solitude, l’amitié et le besoin de réinventer le langage quand tout le reste a lâché.
Radcliffe, qui avait déjà cherché à sortir du carcan Harry Potter par des choix de carrière très volontaires, trouve ici un terrain de jeu radical. Dano, lui, fait du Dano, c’est-à-dire qu’il pousse l’étrangeté vers une forme de sincérité presque embarrassante. Le résultat est bancal, parfois franchement déroutant, mais jamais paresseux. Et c’est bien là le nerf de la guerre : A24 a souvent été célébré pour ses films “sérieux”, alors que ses propositions les plus folles sont parfois les plus libres. Swiss Army Man prouve qu’un film peut être complètement barré sans perdre son âme.
Le road trip qui part en vrille, et nous avec
Zola, réalisé par Janicza Bravo d’après un matériau né sur les réseaux sociaux puis relayé par la presse, est l’exemple parfait du film qui aurait dû faire plus de bruit. Taylour Paige y incarne A’Ziah “Zola” King, embarquée dans une virée de plus en plus absurde avec Stefani, jouée par Riley Keough avec une énergie de prédatrice en talons. Colman Domingo et Nicholas Braun complètent ce petit cirque ambulant, et le film avance comme une mauvaise idée qu’on n’arrive pas à quitter des yeux.
Ce qui le rend si fort, c’est sa manière de capter le chaos contemporain sans le surligner. Janicza Bravo filme la précarité, la manipulation, la mise en scène de soi, et tout ce que les réseaux ont fabriqué comme mythologie du “récit vrai” devenu spectacle. Le film n’est pas seulement un récit de dérive ; c’est aussi une réflexion sur la façon dont une histoire circule, se déforme, se performe. Zola a la vitesse d’un thread et la tenue d’un vrai film de cinéma, ce qui n’est pas si fréquent, soyons honnêtes.
Le muscle, le sang et le désir
Avec Love Lies Bleeding, Rose Glass a livré en 2024 un film qui mélange romance, thriller criminel et pulsion physique avec une assurance assez insolente. Kristen Stewart y campe Lou, gestionnaire de salle de sport, qui croise Jackie, bodybuildeuse interprétée par Katy O’Brian. À partir de là, le film fait monter la pression, joue avec les stéroïdes, les corps, la violence et le désir, jusqu’à basculer dans un territoire où le mélodrame se teinte de sueur et de sang.
Le plus malin, c’est que Rose Glass ne traite jamais ses personnages comme des archétypes. Stewart, qui a fait de sa carrière post-Twilight une suite de paris très intelligents, trouve ici un rôle à sa mesure : opaque, tendu, presque minéral, mais traversé de fissures. O’Brian, elle, impose une présence physique qui aimante tout le film. On a là un long métrage qui refuse la tiédeur, et qui ose faire du romantisme un sport de combat. Le film a l’allure d’un coup de foudre, mais la mécanique d’un piège bien huilé.
Le traumatisme sans le vernis
Sorry, Baby, premier film d’Eva Victor, sorti sous bannière A24 en 2025, est sans doute le plus délicat de cette sélection, et peut-être le plus nécessaire. Victor y joue Agnes, une jeune femme qui tente de vivre après une agression sexuelle survenue avant le début du récit. Le film ne s’intéresse pas au choc comme à un événement spectaculaire ; il regarde plutôt ce qu’il laisse derrière lui, dans la durée, dans les gestes minuscules, dans les amitiés qui tiennent debout quand le reste vacille.
Ce qui distingue le film, c’est sa façon de refuser le programme habituel du “drame sur le trauma”. Pas de grand discours de façade, pas de catharsis fabriquée à la chaîne : le film préfère les détours, les liens affectifs, les moments de respiration, les petites consolations qui n’ont rien d’anodin. Naomie Ackie, Lucas Hedges et John Carroll Lynch accompagnent ce mouvement avec une justesse qui évite tout effet de démonstration. Sorry, Baby ne cherche pas à faire pleurer pour faire pleurer ; il cherche à comprendre comment on continue, et c’est autrement plus précieux.
Au fond, c’est peut-être ça, la vraie force d’A24 quand elle ne se contente pas de fabriquer des marqueurs de coolitude : laisser exister des films qui ne rentrent pas tout de suite dans la légende, mais qui travaillent longtemps le spectateur après la séance. Les blockbusters ont leurs chiffres, leurs suites, leurs franchises et leurs fenêtres de diffusion. Les petits films, eux, ont parfois la mémoire des gens. Et ça, franchement, c’est une autre forme de box office.
Reste à savoir combien de films doivent encore passer à côté du bruit pour qu’on les regarde enfin comme il faut.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




