Gregg Araki revient avec I Want Your Sex, et forcément, il ne vient pas pour distribuer des bons points. Le cinéaste de The Doom Generation et Nowhere signe une comédie qui prend la Gen Z par le colback, la secoue un peu, puis lui demande pourquoi elle a si peur du désir.
À ce stade, Araki n’a plus rien à prouver à personne, ce qui est souvent le meilleur moment pour redevenir dangereux. Figure du New Queer Cinema, le réalisateur américain a bâti depuis les années 1990 une filmographie de l’excès, du malaise et du fantasme en vrac, avec cette manière très particulière de filmer des corps qui se cherchent pendant que le monde autour d’eux part en sucette. I Want Your Sex, présenté comme son premier long métrage depuis plus d’une décennie, s’inscrit dans cette lignée sans faire semblant de la lisser. On y retrouve Olivia Wilde, Cooper Hoffman, Chase Sui Wonders, Mason Gooding, Charli XCX, Margaret Cho, Johnny Knoxville et même un caméo de James Duval, histoire de rappeler que l’univers Araki, c’est un peu une famille dysfonctionnelle qui a survécu à plusieurs fins du monde. Le bonhomme n’a pas changé de disque : le sexe, chez lui, reste une affaire politique, comique et franchement inconfortable.
Ce qui change, en revanche, c’est la cible. Araki, baby boomer de naissance mais éternel franc-tireur de la contre-culture, ne s’adresse plus seulement aux spectateurs qui ont grandi avec ses films comme avec un manifeste de survie. Ici, il vise frontalement la Gen Z, cette génération élevée dans la surveillance permanente, les captures d’écran, les DM et la terreur du mot « cringe ». Le film semble partir d’un constat assez simple : on n’a jamais autant parlé de sexe, d’intimité, de consentement, de performance et de malaise, tout en vivant une époque où l’on baise moins, où l’on fantasme plus, et où l’on se méfie de tout le monde. C’est là que le cinéma d’Araki retrouve sa vieille fonction de machine à fantasmes : non pas rassurer, mais mettre le doigt là où ça gratte. Chez lui, l’embarras n’est pas un accident, c’est la matière première.
Le désir en mode crash-test
Le cœur du film repose sur Erika Tracy, artiste provocatrice incarnée par Olivia Wilde, et Elliot, son jeune assistant joué par Cooper Hoffman. Leur relation, toxique à souhait, navigue dans un territoire où l’érotisme, la domination et la gêne se mélangent sans demander la permission. On n’est pas dans le manuel de bonnes pratiques BDSM ni dans le petit théâtre de la représentation saine, et tant mieux : Araki préfère explorer ce qui se passe quand le désir devient un champ de bataille psychologique. Le duo fonctionne précisément parce qu’il ne fonctionne pas comme il faudrait. Elle instrumentalise sa sexualité comme une armure, lui découvre que le pouvoir peut être aussi excitant qu’inquiétant, et le film s’amuse de cette collision entre deux générations qui n’ont pas les mêmes codes, ni les mêmes peurs. Le sexe, ici, n’est pas une récompense : c’est un révélateur.
Olivia Wilde trouve dans ce rôle un terrain de jeu parfait. L’article source insiste sur le fait qu’elle y serait au sommet de sa forme, et on veut bien le croire tant le personnage semble taillé pour son mélange de contrôle, d’ironie et de vulnérabilité rentrée. Face à elle, Cooper Hoffman apporte une naïveté qui n’a rien d’idiot : il joue un garçon désorienté par une époque qui lui a appris qu’être « problématique » ou « gênant » relevait presque du crime moral. Le film tire une partie de sa force de cette panique contemporaine, très générationnelle, où l’on veut tout nommer, tout cadrer, tout anticiper, alors que la vie intime reste par définition un bazar. Et c’est là qu’Araki fait ce qu’il sait faire de mieux : transformer le malaise en moteur dramatique, puis en comédie noire. Pas très poli, mais diablement vivant.

Gen Z, ou l’art de flipper en stéréo
Dans ce portrait de génération, Araki évite le piège du film de vieux grincheux qui viendrait expliquer aux jeunes comment vivre. Il observe plutôt un groupe social coincé entre l’hyperconscience morale et l’atonie désirante. L’un des intérêts du film tient justement à son refus de réduire la Gen Z à une caricature uniforme. Autour d’Elliot gravitent des figures qui cassent le cliché : une amie incapable de lire sa propre sexualité, un collègue qui parle librement de ses aventures, une petite amie désengagée qui n’est peut-être pas si désintéressée qu’elle en a l’air. Bref, personne n’est simple, et c’est très bien comme ça. Araki rappelle qu’une génération n’est pas un bloc, mais un foutoir de contradictions.
Le sous-texte est assez limpide : à force de vouloir tout sécuriser, on finit parfois par rendre le désir lui-même suspect. Le film répond à cela avec une insolence joyeuse, presque militante, en défendant l’idée que l’intimité peut encore être un espace d’apprentissage, de chute et de réinvention. On pense à Secretary pour la tension érotique, à Sunset Boulevard pour la satire des egos, à Tex Avery pour le côté cartoon de certains excès, et l’ensemble promet un drôle de cocktail, à la fois camp, acide et plus tendre qu’il n’en a l’air. Araki n’a jamais été un moraliste, mais il a toujours eu un faible pour les perdants magnifiques. Ici, il semble leur offrir un terrain de jeu où l’échec n’est pas une sentence, juste une étape. Pas de table rase, pas de leçon de morale : juste du désir, du chaos et un peu de sueur froide.
Le vieux lion n’a pas perdu ses crocs
Ce qui rend I Want Your Sex intéressant, au fond, ce n’est pas seulement son sujet, mais sa position dans la trajectoire d’Araki. Beaucoup de cinéastes de sa génération se sont assagis, ont poli leurs angles, ont appris à parler plus doucement pour continuer à exister dans le système. Lui, visiblement, préfère encore griffer. Et c’est précieux. Parce qu’au lieu de faire semblant d’être à l’écoute de l’époque, il la regarde droit dans les yeux et lui dit, en gros : arrêtez de théoriser votre vie, allez la vivre, quitte à vous planter. C’est brutal, parfois, mais ça a le mérite d’être franc. Le film ressemble moins à une provocation gratuite qu’à une invitation à redevenir vulnérable.
Dans une industrie où la plupart des comédies cherchent à ne froisser personne, Araki choisit l’inverse : il veut agacer, bousculer, faire rire jaune, puis laisser un petit goût de vertige. Et franchement, on prend. Parce qu’à force de voir des films qui confondent prudence et intelligence, un opus pareil fait l’effet d’une gifle élégante. Pas une gifle pour humilier, non, plutôt pour réveiller. Le genre de geste qu’on n’oublie pas tout de suite, et qui rappelle qu’au cinéma, le malaise peut encore être une forme de lucidité. Quand un vétéran du chaos vous dit que la honte est l’ennemie, on ferait bien d’écouter avant de rougir.
Alors oui, I Want Your Sex a tout du film qui va diviser, faire parler, agacer les sages et ravir les autres. C’est précisément pour ça qu’on a envie d’y aller. Parce qu’au milieu des franchises qui se recyclent et des récits qui s’excusent d’exister, Gregg Araki continue de tendre un miroir déformant à son époque. Et le reflet, comme souvent chez lui, n’est pas très flatteur. Mais il est vivant. Et ça, mine de rien, ça change tout.
Bande-annonce VF de I Want Your Sex
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




