Avec Tony, Matt Johnson ne cherche pas à empailler Anthony Bourdain pour le mettre sous vitrine : il le regarde s’agiter, mentir, se chercher, bref vivre avant de devenir un mythe. Et c’est précisément là que le film accroche, dans ce refus du biopic à genoux devant son sujet, même si l’on sent parfois la recette un peu trop familière pour faire croire à une révolution gastronomique.
Le projet arrive dans un moment où le biopic musical ou biographique a pris des allures de machine industrielle : Bohemian Rhapsody a dépassé les 900 millions de dollars de recettes mondiales, Elvis a remis le costume à paillettes au centre du jeu, et cette année encore Michael continue d’entretenir la grande foire aux demi-dieux. Dans ce contexte, raconter Anthony Bourdain sans le transformer en statue, voilà déjà un positionnement. Le film de Matt Johnson, coécrit avec Matthew Miller, Todd Bartels et Lou Howe, s’intéresse à un moment précis de la vie du futur chef-star, avant la légende, avant la posture télévisuelle, avant la silhouette en cuir et la voix de rocaille qui a fait de lui un passeur culte. Sorti aux États-Unis en sortie limitée le 7 août 2026 avant un déploiement national le 21 août, Tony se présente comme un long métrage A24 de 2026, avec Dominic Sessa en tête d’affiche et une durée qui privilégie le mouvement plutôt que l’encyclopédie. On n’est pas dans la fresque de prestige, mais dans le portrait en biais, celui qui préfère le grain de peau au marbre.
Et c’est là que le film devient intéressant : il parle d’un homme qui se fabrique en même temps qu’il se raconte, ce qui est aussi, au fond, le vieux moteur du cinéma américain.
Le roman d’apprentissage, ou l’art de se prendre les pieds dans le tapis
En apparence, Tony coche toutes les cases du récit d’initiation : un jeune homme brillant, arrogant, persuadé d’avoir compris le mode d’emploi du monde, se frotte à la réalité et découvre que l’ambition ne suffit pas à faire un adulte. Le film ouvre d’ailleurs sur une idée presque trop maligne pour son propre bien, avec un Tony de 19 ans qui croit pouvoir écrire son propre Bildungsroman tout en massacrant le mot à l’oral. Matt Johnson force un peu le trait, oui, mais c’est pour mieux installer une ironie de départ qui colle au personnage : Tony Bourdain n’est pas un génie tombé du ciel, c’est un gamin qui joue au grand avant de comprendre qu’il va falloir payer l’addition.
Le scénario assume cette mécanique classique, et c’est peut-être sa limite autant que sa force. On pense à ces films qui savent qu’ils recyclent des ingrédients connus mais les assaisonnent avec assez d’énergie pour qu’on continue de tendre l’assiette. Ici, l’énergie vient de la mise en scène de Johnson, déjà repérée dans BlackBerry et Nirvanna the Band the Show the Movie, où le cinéaste aimait déjà observer des types persuadés d’avoir une longueur d’avance sur leur époque. Tony ne réinvente rien, mais il a le bon goût de ne pas faire semblant de réinventer la roue.
Dominic Sessa, ou la bonne cuisson du contre-emploi
Le vrai coup de filet du film, c’est Dominic Sessa. Après The Holdovers, l’acteur confirme qu’il n’est pas juste un joli coup de casting lancé par hasard dans la machine à awards. Son Tony ne cherche jamais la mimique, le regard torve ou la contrefaçon de voix grave. Sessa joue plutôt l’inquiétude sous la suffisance, le type qui semble toujours à deux doigts de comprendre quelque chose d’essentiel sans jamais parvenir à le saisir complètement. Ce choix est malin, parce qu’il évite le piège du biopic en mode imitation de musée. On ne regarde pas un sosie, on regarde un personnage.

Autour de lui, le casting fait le sale boulot avec une belle précision. Emilia Jones apporte à Nancy une forme de liberté qui déplace le film hors du seul territoire masculin du restaurant et des ego qui s’y cognent. Antonio Banderas, en figure paternelle de cuisine, impose une autorité sèche, presque tranquille, qui fait respirer le récit. Stavros Halkias, lui, s’offre quelques saillies bien senties dans la brigade. Mais c’est Leo Woodall, en Sal, qui attire la lumière comme une plaque chauffante : son personnage a ce mélange de charme crasseux et d’instinct de survie qui fascine Tony et le tire vers le bas. Le film tient parce que chacun comprend sa partition, et parce que Sessa refuse de jouer le grand homme avant l’heure.
Des restes réchauffés, mais servis avec panache
Sauf que l’on ne va pas se raconter d’histoires : Tony arrive après The Bear, après la montée en puissance des récits de cuisine comme théâtre de la pression, de la violence sociale et de la masculinité en surchauffe. Il arrive aussi après Marty Supreme, dont l’énergie plus extrême rend ici certains ressorts un peu plus sages, presque assagis. Le film de Johnson n’a pas la même fièvre, ni la même volonté de faire du personnage un opportuniste quasi monstrueux. Il préfère la nuance, le flottement, les zones grises. C’est honorable, mais cela donne parfois un goût de déjà-vu, comme si le menu avait été pensé par un chef très compétent qui aurait oublié d’ajouter le petit coup de folie qui fait lever le plat.
Le reproche le plus sérieux tient moins à la forme qu’à la portée. Le film s’intéresse à un instant de formation, pas à l’arc complet d’Anthony Bourdain, et cette restriction lui permet d’éviter le piège du biopic-panorama. Mais elle l’empêche aussi de mesurer pleinement ce que ce nom représente dans l’imaginaire contemporain. Là où A Complete Unknown trouvait encore le moyen de faire résonner Bob Dylan au-delà de la période qu’il couvrait, Tony reste plus refermé sur son propre périmètre. Le résultat est élégant, vivant, parfois très drôle, mais un peu court pour prétendre à plus qu’un excellent plat du jour.
Pas un saint, pas un monstre, juste un type
Ce qui sauve le film de la statue en bronze, c’est son refus obstiné de sanctifier Bourdain. Et franchement, tant mieux. Le cinéma adore transformer ses figures en demi-dieux, surtout quand la machine industrielle du biopic sent qu’elle tient une poule aux œufs d’or. Ici, Matt Johnson et ses coauteurs choisissent une voie moins paresseuse : Tony est présenté comme un type capable d’être charmant, toxique, fragile, ambitieux, drôle, paumé, parfois tout ça dans la même scène. C’est plus honnête, et surtout plus cinématographique. Parce qu’un personnage trop lisse, au fond, c’est de la mauvaise cuisine.
Le film, d’après la critique de Bill Bria pour /Film, fonctionne comme une entrée en matière plutôt qu’une somme définitive. Et c’est sans doute sa meilleure idée : faire d’Anthony Bourdain non pas une icône achevée, mais un homme en train de devenir lui-même, avec ses angles morts et ses éclats de lucidité. Tony n’essaie pas de passer le flambeau à un monument ; il montre le moment où le monument n’existe pas encore. Et ça, mine de rien, ça change tout. Ou presque. Parce qu’entre le mythe et le gamin qui se plante dans le mot Bildungsroman, il y a déjà tout un cinéma, non ?
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




