Sur Hulu, I.S.S. rejoue le vieux fantasme du huis clos spatial, sauf qu’ici la station orbitale sert surtout de cocotte-minute géopolitique. Le film de Gabriela Cowperthwaite n’a pas eu le luxe d’un grand lancement en salles, mais il a de quoi réveiller les amateurs de science-fiction nerveuse, celle qui préfère la paranoïa aux lasers et la crise diplomatique aux grands effets de manche.
Sorti après sa première au Tribeca Film Festival 2023, puis exploité en salles américaines en janvier 2024, le long métrage a vite disparu des radars. Son box office mondial, autour de 6,6 millions de dollars pour un budget de 13,8 millions, raconte la chanson habituelle des films sans franchise, sans IP préexistante et sans armée de têtes d’affiche pour vendre des tickets à la chaîne. Dans l’écosystème actuel, c’est presque un péché originel : si tu n’es ni Star Wars, ni super-héros, ni suite d’un truc déjà mâché par le public, on te traite comme une poussière cosmique. Et puis on s’étonne que les plateformes ramassent les miettes.
Le cas I.S.S. est pourtant plus intéressant que son destin commercial. Gabriela Cowperthwaite vient du documentaire, et ça se sent dans sa manière de cadrer l’espace comme un lieu de surveillance, de tension, de micro-gestes qui en disent plus long que les grands discours. On n’est pas dans le grand opéra spatial à la Interstellar ; on est dans un théâtre d’angoisse où chaque regard entre astronautes peut virer au rapport de force. Le film ne cherche pas à faire du cosmos un terrain de conquête, mais une salle d’attente avant l’implosion.
Orbiter entre deux blocs, ou comment la station devient un ring
Le point de départ est assez simple pour tenir sur un ticket de métro, mais il fonctionne comme une belle machine à fantasmes : des astronautes américains et des cosmonautes russes cohabitent à bord de la Station spatiale internationale, puis la Terre bascule dans une guerre nucléaire. À partir de là, les ordres tombent, les loyautés se fissurent, et la station cesse d’être un symbole de coopération scientifique pour devenir un poste avancé de la guerre froide version futur proche. C’est là que le film trouve son angle le plus malin : il ne parle pas seulement de survie, il parle de transmission d’ordres absurdes, de nationalisme en orbite et de la façon dont les institutions transforment des êtres humains en pions. Pas très glamour, mais diablement efficace.
Dans cette configuration, Ariana DeBose tient la barre avec une présence qui évite le piège du jeu monolithique. Depuis son Oscar pour West Side Story de Steven Spielberg, elle a prouvé qu’elle pouvait passer du registre chorégraphique à des rôles plus tendus, et I.S.S. lui donne justement un espace pour jouer la retenue, la peur et l’instinct. Face à elle, Chris Messina, Masha Mashkova, Pilou Asbæk, Costa Ronin et John Gallagher Jr. composent un petit théâtre des nations où chacun porte sa propre ligne de fracture. Le film vaut d’abord comme affrontement de tempéraments, pas comme démonstration de pyrotechnie.

Le vide, le vrai : quand la mise en scène serre la vis
On a souvent tendance à croire qu’un thriller spatial doit impressionner par le gigantisme. Sauf que I.S.S. joue une autre carte : l’enfermement. La station devient un couloir mental, un lieu où l’architecture elle-même fabrique la méfiance. Cowperthwaite filme les visages, les sas, les écrans, les gestes techniques, tout ce qui rappelle que l’espace n’est pas un ailleurs romantique mais une zone de travail où l’erreur se paie cash. Cette sobriété peut frustrer ceux qui attendent le grand frisson cosmique, mais elle donne au film une identité plus sèche, plus humaine, presque plus sale que prévu. Et ça, franchement, ça fait du bien.
La critique a d’ailleurs été partagée à sa sortie. Sur Rotten Tomatoes, le film plafonne à 61 %, ce qui dit bien son statut bancal : ni ratage, ni classique instantané, juste un objet qui cherche sa place entre le thriller d’anticipation et le drame psychologique. Helen O’Hara, dans Empire, regrettait qu’un matériau potentiellement plus dense soit resté à la surface ; à l’inverse, Nell Minow, sur RogerEbert.com, saluait un film qui utilise chaque minute avec efficacité. Et Peter Travers, dans The New York Times? Non, ici la source citée le mentionne via son appréciation d’ensemble, en soulignant notamment la tenue de DeBose et Messina. Autrement dit : I.S.S. divise, mais il ne s’effondre pas. Il tient debout, ce qui n’est déjà pas mal dans un marché qui adore les films jetables.
Le rattrapage par la plateforme, ou le cinéma en mode seconde chance
Le passage sur Hulu, arrivé le 8 juillet 2026 selon la source, change la donne sans la renverser. On connaît la chanson : un film discret, une sortie salles trop courte, un box office qui ne suit pas, puis la plateforme qui redonne un peu d’oxygène au cadavre encore tiède. C’est l’un des grands paradoxes de l’époque streaming : des œuvres qui n’ont pas trouvé leur public en exploitation en salles ressuscitent quelques mois ou années plus tard, non pas parce qu’elles deviennent soudain meilleures, mais parce qu’elles tombent au bon endroit, au bon moment, dans un catalogue où l’on peut enfin les chercher sans se faire écraser par le bruit des mastodontes. Hulu, de ce point de vue, joue parfois le rôle du refuge pour films sous-estimés. Notre chère rédaction ne va pas s’en plaindre.
Reste que I.S.S. mérite d’être vu pour ce qu’il est : un thriller de tension, de confinement et de loyautés contradictoires, porté par une Ariana DeBose qui confirme qu’elle sait tenir un plan, une scène, un film. Pas besoin d’en faire une relique spatiale ni un chef-d’œuvre caché dans la poussière des satellites. C’est simplement un bon morceau de cinéma de pression, avec assez d’idées pour qu’on s’y attarde et assez de nerfs pour qu’on ne regarde pas sa montre toutes les cinq minutes. Et dans la grande loterie des films oubliés, c’est déjà une petite victoire orbitale.
Au fond, la question est presque politique : combien de films faut-il laisser dériver dans le vide avant de comprendre qu’ils n’étaient pas morts, juste mal arrimés ?
Bande-annonce VF de I.S.S.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




