Christopher Nolan qui se frotte à Homère, voilà un programme qui sent déjà la tempête, le sable et le cerveau en surchauffe. Avec The Odyssey, le cinéaste britannique ne s’attaque pas seulement à un monument littéraire : il pioche dans l’un des récits fondateurs de l’imaginaire occidental, ce grand bazar de dieux capricieux, de monstres, de ruses et de retours impossibles. Et comme toujours chez lui, la question n’est pas seulement « que raconte-t-on ? », mais surtout « comment diable le raconte-t-on ? »
Le mythe d’Ulysse a traversé les siècles comme une machine à fantasmes inusable. Depuis l’Antiquité, L’Odyssée a été réécrite, déplacée, tordue, modernisée, parfois trahie, souvent magnifiée. On la retrouve dans des films d’aventure, des récits de guerre, des road movies, des odyssées intimes, des séries qui jouent la carte du voyage initiatique, et même dans des œuvres qui n’en citent que l’ossature. C’est le propre des grands récits : ils survivent parce qu’ils se laissent déformer. Nolan, lui, n’a jamais aimé la ligne droite. Depuis Memento en 2000 jusqu’à Oppenheimer en 2023, il a fait de la temporalité son terrain de jeu favori, son petit laboratoire de casse-cou. Alors quand il s’empare d’Homère, on peut s’attendre à un film qui ne se contente pas d’illustrer une légende, mais qui la recompose comme un casse-tête de prestige. Autrement dit : on ne va pas regarder une carte postale de la Grèce antique, mais un labyrinthe mental en IMAX.
Et c’est là que le film devient intéressant : moins comme adaptation sage que comme collision entre un mythe antique et une obsession très contemporaine, celle de l’ordre qu’on tente désespérément de remettre dans le chaos.
Le retour du roi des galères
Pour comprendre ce que Nolan peut faire d’The Odyssey, il faut repartir du matériau d’origine. Ulysse n’est pas un héros au sens musclé du terme, pas un demi-dieu qui déboule en fracassant des colonnes. C’est un stratège, un menteur de haut vol, un survivant professionnel. Il tient moins de l’élu que du type qui s’en sort parce qu’il improvise mieux que les autres. Et ça, chez Nolan, ça résonne fort. Le cinéaste adore les personnages qui bricolent leur salut dans un monde qui les dépasse : le soldat de Dunkerque, le scientifique d’Oppenheimer, le magicien de The Prestige, tous sont pris dans des systèmes qui les broient ou les absorbent. Ulysse, lui, a juste 3 000 ans d’avance sur eux.
La force du mythe, c’est aussi sa structure éclatée. L’errance d’Ulysse permet une narration en épisodes, en bifurcations, en digressions, en retours en arrière. C’est presque une invitation à la manipulation temporelle, ce jouet favori de Nolan depuis toujours. On peut donc imaginer un film qui joue sur plusieurs strates : le siège de Troie en arrière-plan, le voyage de retour comme ligne principale, les récits enchâssés comme pièges narratifs. Bref, pas un simple péplum, mais une architecture à étages. Nolan ne filme pas un héros : il filme une trajectoire qui se dérobe.
Monstres sacrés, monstres tout court
Le titre promet aussi ce que le cinéma aime le plus depuis toujours : les monstres. Cyclope, sirènes, Scylla, Charybde, Circé, les divinités qui tirent les ficelles depuis l’Olympe… Le panthéon homérique est un terrain de jeu prodigieux pour un cinéaste qui aime les formes spectaculaires mais refuse le simple déballage numérique. Chez Nolan, le monstre n’est jamais seulement une créature. C’est souvent une idée, une force, un obstacle mental. Dans Inception, les architectures sont des pièges ; dans Interstellar, l’espace devient une épreuve morale ; dans Tenet, le temps lui-même se prend pour un salaud. Alors oui, les monstres de The Odyssey peuvent être littéraux, mais ils seront probablement aussi des figures de désorientation.

Ce qui est malin, c’est que le mythe grec autorise précisément ce double niveau de lecture. Le Cyclope est un ogre, mais aussi l’image d’un monde sans loi. Les sirènes sont des créatures marines, mais aussi le fantasme d’une parole qui détourne du but. Circé, elle, n’est pas juste une sorcière : c’est la tentation de l’abandon, du confort, de la perte de soi. On tient là une grammaire parfaite pour Nolan, qui adore faire cohabiter le spectaculaire et le conceptuel sans trop demander pardon. Le monstre, ici, n’est pas un gadget : c’est la forme que prend l’égarement.
Homère en mode casse-tête
Le vrai sujet, au fond, n’est peut-être pas l’adaptation d’un texte antique, mais la façon dont Nolan transforme les récits en machines à lecture multiple. Il ne raconte jamais seulement une histoire ; il la plie, la retourne, la fragmente, jusqu’à ce qu’on comprenne que le récit lui-même est le sujet. Avec The Odyssey, cette logique peut atteindre un sommet de pureté : l’œuvre d’Homère est déjà un texte sur la mémoire, la transmission, la reconstruction d’un passé impossible à saisir d’un bloc. Le film, s’il suit cette voie, ne cherchera pas à « simplifier » le mythe pour le rendre digeste. Il fera l’inverse. Il nous obligera à accepter que le mythe est une matière instable, qu’on ne maîtrise jamais complètement. Et franchement, tant mieux.
On peut aussi lire le projet comme une réponse à l’époque. Les studios adorent les franchises, les univers étendus, les récits balisés qui promettent des suites et des spin off à la pelle. Nolan, lui, préfère encore les récits fermés qui se donnent des airs de vertige. Adapter L’Odyssée, c’est donc aussi rappeler qu’avant les franchises, il y avait déjà des sagas. Avant les reboots, il y avait déjà des retours. Avant les plans de continuité industrielle, il y avait déjà des récits qui traversaient les siècles sans demander l’autorisation à personne. Le cinéma moderne n’a rien inventé : il a juste remis Homère dans une salle IMAX.
Le voyage, ce vieux piège à spectateurs
Reste la question qui fait saliver tout le monde dans l’équipe de la rédaction : comment Nolan va-t-il doser le merveilleux ? Trop de réalisme, et le film perd son souffle mythologique. Trop de créatures numériques, et il risque de se transformer en démonstration de budget. Or le cinéaste a toujours préféré l’illusion tangible, les décors massifs, les effets pratiques, les machines qui grincent. C’est sans doute là que The Odyssey peut devenir autre chose qu’un blockbuster de plus : un film d’aventure qui croit encore à la matérialité du danger. Un bateau qui tangue, un visage qui doute, une mer qui engloutit, et soudain le mythe redevient physique, presque sale. Ça change tout.
Et puis il y a cette idée délicieuse que le retour d’Ulysse, dans les mains de Nolan, pourrait devenir moins une victoire qu’un problème moral. Revenir chez soi, ce n’est pas forcément rentrer au bercail en fanfare. C’est aussi retrouver un monde qui a continué sans vous, une maison qui ne vous attend peut-être plus, une identité qui s’est fissurée en route. C’est là que le film peut mordre. Pas dans la reconstitution de musée, pas dans la carte postale héroïque, mais dans cette zone grise où le mythe devient une affaire de perte, de mémoire et de survie. Ulysse n’est pas seulement celui qui revient : c’est celui qui découvre que le retour est une autre épreuve.
Alors oui, on peut déjà imaginer les débats, les théories, les décryptages à rallonge et les gens qui prétendront avoir tout compris au bout de douze minutes (les mêmes qui expliquent Tenet entre deux cafés, les héros du dimanche). Mais c’est précisément ce qui rend The Odyssey excitant sur le papier : la promesse d’un film qui ne cherche pas à rassurer, seulement à faire vaciller. Et si Nolan réussit son coup, on ne sortira pas avec une jolie morale. On sortira avec du sel sur les chaussures et Homère qui continue de faire des vagues. Pas mal pour un vieux poète, non ?
Bande-annonce VF de L'Odyssée
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




