À Hollywood, on appelle ça une « mégafusion » ; dans la vraie vie, c’est surtout une machine à concentrer le pouvoir, les écrans et les nerfs. Entre Warner Bros Discovery et Paramount Skydance, le mariage à 110 milliards de dollars a déjà déclenché une contre-offensive judiciaire qui sent la poudre.
Le dossier n’a rien d’un simple feuilleton financier pour analystes en costume gris. Depuis le 14 juillet 2026, le syndicat des scénaristes américains, la WGA, a engagé des poursuites contre le projet de rachat de Warner Bros Discovery par Paramount Skydance, au motif que l’opération casserait la concurrence et ferait du tort à la profession. La veille, la Californie et onze autres États américains avaient déjà dégainé leur propre action en justice. Le département de la justice, lui, a donné son assentiment, ce qui ne ferme pas le ban : dans ce genre de dossier, l’aval fédéral n’a jamais empêché les bastons locales, surtout quand il s’agit de savoir qui tiendra la télécommande. On n’est pas face à une simple fusion, mais à une tentative de recomposition du pouvoir hollywoodien.
Le projet, s’il aboutit, placerait la famille Ellison au centre du jeu. À la tête de Paramount Skydance, proche de Donald Trump, elle contrôlerait deux chaînes d’information, CBS News et CNN, deux studios historiques, Paramount Pictures et Warner Bros, ainsi que deux plateformes de streaming, Paramount+ et HBO Max. Autrement dit : information, cinéma, séries, abonnements, tout dans le même panier. Et quand le panier est aussi gros, il ne transporte pas seulement des films ; il transporte des rapports de force. D’où l’angoisse très concrète des scénaristes, qui voient déjà se dessiner un géant capable de peser sur les salaires, les commandes et les opportunités pour les auteurs émergents. Le péché originel de ce genre d’opération, c’est toujours le même : promettre de la puissance et livrer de la concentration.
Le grand Monopoly des studios
Depuis des décennies, Hollywood vit au rythme des rachats, des scissions et des remembrements. Rien de neuf sous le soleil californien, certes, mais chaque vague de consolidation laisse derrière elle son lot de licenciements, de coupes budgétaires et de lignes éditoriales resserrées. Ici, le chiffre qui fait tousser, c’est bien celui-là : 110 milliards de dollars, soit environ 96 milliards d’euros. À cette échelle, on ne parle plus d’un simple studio qui grossit ; on parle d’un mastodonte capable de redessiner la chaîne de valeur entière, du développement au box office, en passant par la fenêtre de diffusion et les négociations de catalogue. Quand deux géants se marient, ce sont souvent les salariés qui paient la lune de miel.
La WGA ne s’y trompe pas. Dans sa plainte, le syndicat estime que le nouveau groupe deviendrait le plus gros acheteur de programmes cinématographiques et télévisuels originaux aux États-Unis. Traduction, sans le vernis corporate : celui qui achète le plus peut aussi imposer ses conditions. Tom Fontana, président de la branche est du syndicat, a expliqué dans un communiqué relayé par la WGA que cette concentration ferait baisser les salaires, réduirait les débouchés pour les jeunes auteurs et amputerait la diversité des récits. Rien de théorique là-dedans : après les grèves de 2023, le secteur sait déjà à quel point l’équilibre entre studios et créateurs tient sur un fil. Le scénario de la fusion a beau être écrit par des financiers, ses conséquences, elles, se jouent sur les plateaux et dans les salles d’écriture.
La salle obscure, pas la salle d’attente
Paramount, de son côté, vend l’opération comme une riposte stratégique. Face à Netflix, Amazon et Apple, le conglomérat veut se fabriquer un rival de taille, capable de tenir la distance dans la guerre du streaming et des franchises. Pour rassurer, le groupe s’est engagé à sortir au moins 30 films par an, avec une exploitation en salles d’au moins 45 jours. Sur le papier, ça sent la promesse de bon élève. Dans les faits, on sait bien que les engagements industriels ont parfois la durée de vie d’un communiqué de presse sous un projecteur. Mais l’argument a sa logique : sans volume, sans marques fortes et sans présence en salles, pas de poule aux œufs d’or durable. Hollywood adore parler d’« avenir » quand il s’agit surtout de défendre ses marges.
Ce qui rend l’affaire plus explosive encore, c’est le contexte politique. La famille Ellison, déjà proche du pouvoir, se retrouverait à la tête d’un bloc médiatique d’une ampleur rare. Deux chaînes d’info, deux studios, deux plateformes : on n’est plus dans la diversification, on est dans l’empilement. Et quand l’empilement devient la règle, la question n’est plus seulement économique ; elle devient culturelle. Qui décide des récits ? Qui finance les voix neuves ? Qui garde le contrôle des catalogues, des licences et des franchises ? On peut bien parler de synergies jusqu’à plus soif, mais au bout du compte, c’est toujours la même vieille bataille : qui tient le robinet, et qui reste dehors à regarder couler l’eau. La fusion promet un rival à Netflix ; elle risque surtout de fabriquer un gardien de plus à l’entrée du club.
Bruxelles, Londres et le reste du monde en embuscade
Le feuilleton ne se joue pas seulement aux États-Unis. L’Union européenne et le Royaume-Uni n’ont pas encore donné leur feu vert, ce qui laisse planer un suspense très concret sur l’issue du dossier. Dans ce type d’opération transatlantique, un feu rouge à Bruxelles ou à Londres peut suffire à compliquer sérieusement la chorégraphie. Les régulateurs européens ont déjà montré, par le passé, qu’ils n’aimaient guère les concentrations trop voyantes ; les Britanniques, eux, savent aussi manier le frein quand une fusion menace l’équilibre du marché. Bref, le dossier n’a rien d’un tapis rouge. Pour l’instant, la mégafusion avance comme un blockbuster sans date de sortie : beaucoup de bruit, pas encore de générique final.
Reste cette impression un peu vertigineuse : à force de vouloir bâtir des empires capables de rivaliser avec les plateformes, les studios finissent par ressembler aux plateformes qu’ils prétendent combattre. Même logique de concentration, même obsession de la taille, même foi dans les économies d’échelle. Sauf qu’à Hollywood, l’échelle finit souvent par écraser ceux qui la montent. Et si la justice américaine, les États fédérés, les syndicats et les régulateurs étrangers s’en mêlent tous en même temps, ce n’est pas par romantisme anti-capitaliste ; c’est parce que le cinéma et la télévision ne sont pas des lignes de tableur. Quand une fusion prétend sauver l’industrie, on ferait bien de regarder qui elle sauve vraiment.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




