Avant de devenir le justicier aveugle le plus rentable de Marvel côté série, Charlie Cox a fait ses gammes dans les bas-fonds d’HBO avec Boardwalk Empire. Et ce n’était pas un simple galop d’essai : Owen Sleater, son Irlandais de l’IRA reconverti dans la contrebande, a servi de rampe de lancement à Matt Murdock. Oui, le type qui allait jouer un avocat catholique qui cogne a d’abord incarné un homme qui cogne pour de vrai. La boucle est presque trop propre pour être honnête.
Pour situer le décor, Boardwalk Empire débarque en 2010 sous la houlette de Terence Winter, scénariste passé par The Sopranos, avec Martin Scorsese en producteur exécutif et réalisateur du pilote. La série s’attaque à l’Amérique de la Prohibition, à Atlantic City, aux réseaux de corruption, aux bootleggers, aux politiciens véreux et à toute cette jolie ménagerie qui a fait du crime organisé une industrie avant d’en faire un mythe. Diffusée sur cinq saisons jusqu’en 2014, elle s’inscrit dans la grande tradition HBO du prestige drama qui coûte cher, parle lentement et laisse les mâchoires se tendre à feu doux. Dans ce paysage, Charlie Cox n’était pas encore une tête d’affiche. Il était l’un des visages qu’on remarque parce qu’il a ce mélange rare de douceur et de menace, un visage qui semble demander pardon tout en préparant un mauvais coup. Et c’est précisément ce genre de présence qui attire l’œil des castings de super-héros.
Le vrai sujet, c’est que Boardwalk Empire n’a pas seulement donné un rôle à Cox : la série a dessiné, sans le savoir, le squelette moral de son futur Daredevil.
Un Irlandais, deux lois, zéro sortie propre
Dans Boardwalk Empire, Owen Sleater arrive comme émissaire de l’IRA, puis se recycle dans les affaires de Nucky Thompson, magnat local et parrain de pacotille en costume trois pièces. Le personnage est charmant, dangereux, loyal quand ça l’arrange, et parfaitement à l’aise avec l’idée de franchir la ligne. Ce n’est pas un hasard si Joe Quesada, alors directeur créatif chez Marvel, a repéré Cox dans la série : il y a chez lui cette tension entre l’élan moral et la violence contenue, entre la foi et la faute, entre le devoir et le sale boulot. Bref, le carburant exact de Matt Murdock. Chez Cox, la conscience ne lave rien : elle complique tout.
Ce qui rend le parallèle encore plus savoureux, c’est la manière dont Boardwalk Empire traite l’identité irlandaise. La série ne se contente pas d’un folklore de pubs et de poings serrés. Elle traverse l’histoire politique de l’Irlande, les fractures de l’IRA originelle, la question de l’indépendance, les loyautés déchirées, l’exil et la nostalgie. Owen n’est pas un gangster décoratif ; il porte une mémoire collective, même s’il la met au service d’un trafic d’alcool. On est loin du folklore de carte postale. Et quand la série le rapproche de Margaret Schroeder, interprétée par Kelly Macdonald, elle ajoute une couche de désir, de déracinement et de culpabilité qui donne à l’ensemble une vraie densité romanesque. Le type séduit, ment, tue, puis disparaît : c’est presque du catholicisme narratif.
Le péché originel en costume trois pièces
Il faut aussi rappeler que Boardwalk Empire travaille dans le sillage de The Sopranos sans jamais se contenter d’en faire une copie de luxe. Là où la série de David Chase disséquait la fin d’un monde mafieux déjà usé jusqu’à la corde, celle de Winter remonte aux sources : la naissance du crime organisé américain, l’entrelacement entre immigration, pouvoir local et économie clandestine. Dans ce cadre, Owen Sleater devient une pièce très parlante. Il n’est pas seulement un Irlandais parmi d’autres ; il incarne la manière dont les identités importées se recomposent dans le système américain, parfois avec élégance, souvent avec du sang sur les manches. Et Cox, avec son jeu retenu, presque trop poli pour le milieu qu’il fréquente, fait passer tout ça sans surligner. Pas besoin de moulinet psychologique. Le regard suffit.

Le plus drôle, c’est que cette élégance-là a probablement pesé plus lourd que n’importe quelle démonstration de force. Dans les séries de prestige du début des années 2010, HBO servait encore de pépinière à des acteurs capables de tenir la distance, de jouer la nuance, de survivre à des scènes de tension sans avoir l’air de réciter leur CV. Cox coche toutes les cases : physique souple, diction nette, intensité discrète, capacité à faire croire qu’un homme peut être à la fois tendre et menaçant. C’est ce mélange qui a fait de lui un Daredevil crédible avant même qu’il enfile le costume.
De l’IRA à Hell’s Kitchen, même combat ?
Évidemment, on ne va pas prétendre qu’Owen Sleater et Matt Murdock sont des jumeaux. L’un est un homme de terrain, prêt à tuer sans trop de remords ; l’autre se débat avec sa morale, sa foi, sa violence et son code personnel. Mais la passerelle est là, bien visible : deux personnages qui vivent dans l’illégalité au nom d’une conviction supérieure, deux corps qui encaissent, deux tempéraments qui avancent dans un monde où la loi n’est jamais neutre. Chez Marvel, cette matière devient super-héroïque. Chez HBO, elle reste historique, politique, sale. Même moteur, autre carrosserie.
Et c’est peut-être là que Boardwalk Empire reste sous-estimée dans la carrière de Cox : la série ne l’a pas seulement exposé à un public plus large, elle lui a offert un terrain d’exercice idéal pour ce qu’il ferait ensuite de mieux. Jouer la contradiction sans la crier. Faire sentir la blessure sans la transformer en numéro. Donner à un personnage une gravité presque inattendue. Avant d’être un homme qui saute de toit en toit, Charlie Cox était déjà un acteur qui savait tomber juste.
Alors oui, Matt Murdock a fini par voler la vedette à Owen Sleater dans la mémoire collective. C’est la règle du jeu, surtout quand Marvel passe par là avec ses milliards, ses saisons, ses reboots et son art consommé de recycler les visages. Mais sans ce détour par Atlantic City, sans cette virée dans la Prohibition et les guerres d’indépendance en arrière-plan, le futur Daredevil aurait peut-être perdu un peu de sa chair. Et franchement, on aurait eu tort de s’en priver.
Comme quoi, parfois, le vrai casting de super-héros se joue bien avant le costume rouge. Il se joue dans un costume trois pièces, avec une contrebande, un accent à tenir et un regard qui ne ment pas tout à fait.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




