Christopher Nolan s’attaque à The Odyssey comme à un monstre sacré qu’on ne dompte jamais tout à fait : Matt Damon, lui, rappelle que l’épopée d’Homère n’a jamais eu une seule tête. Et c’est précisément là que le film commence à devenir intéressant.
À l’heure où Hollywood recycle ses mythes avec l’enthousiasme d’un comptable devant une poule aux œufs d’or, le choix de Nolan avait de quoi surprendre. Adapter The Odyssey en long métrage frontal, sans le détourner en clin d’œil pop ni le dissoudre dans un univers étendu, c’est presque un geste de table rase. D’autant que l’œuvre d’Homère, transmise depuis l’Antiquité et sans cesse réinventée, a déjà tout encaissé : les lectures guerrières, les versions domestiques, les relectures politiques, jusqu’aux détours les plus farfelus. On a même vu passer une adaptation façon SpongeBob SquarePants (oui, vraiment : l’Olympe a connu pire). Le film de Nolan, annoncé pour une sortie en salles le 17 juillet 2026, s’inscrit donc dans une tradition très précise : reprendre un récit archi-connu pour le remettre à feu vif, en IMAX si possible, parce que le cinéaste n’a jamais caché son goût pour les machines de guerre techniques et les récits à la fois massifs et intimes.
Et c’est là que Matt Damon met le doigt sur le nerf du projet : The Odyssey n’est pas un résumé, c’est une machine à interprétations.
Un retour qui n’en finit pas de revenir
Dans les propos rapportés par /Film, Matt Damon insiste sur ce que le texte d’Homère a de plus malin : sa capacité à changer de visage selon celui qui le lit, ou plutôt selon ce qu’il traîne avec lui en entrant dans la salle. Guerre, amour, trauma, fidélité, colère des dieux, hantise du retour… tout ça cohabite sans demander la permission. Et ce n’est pas un effet de style : The Odyssey est précisément un récit de transformation. Odysseus ne “revient” pas seulement à Ithaque, il traverse un couloir de métamorphoses où chaque étape lui arrache une couche de certitudes. Le voyage compte plus que l’arrivée, et ce n’est pas une formule creuse de gourou de festival ; c’est la structure même du poème.
Le plus malin, chez Damon, c’est qu’il ne plaque pas une lecture unique. Il évoque la possibilité d’un film de guerre pour certains, d’une histoire d’amour pour d’autres, et même d’une lecture liée au syndrome post-traumatique pour un membre de l’équipe. Voilà qui colle parfaitement à l’esprit du texte source : Homère n’a jamais livré un mode d’emploi, il a laissé un champ de forces. Le film de Nolan semble donc moins vouloir expliquer The Odyssey que la faire résonner différemment selon le bagage du spectateur. Et franchement, c’est autrement plus élégant qu’un blockbuster qui vous mâche sa morale au hachoir.

Nolan, le grand architecte face au chaos antique
Depuis Memento (2000) jusqu’à Oppenheimer (2023), Nolan a bâti sa filmographie sur des récits où le temps se plie, se fissure, se retourne contre les personnages. Avec The Odyssey, il change d’échelle mais pas de méthode : il prend un mythe fondateur et le traite comme un problème de cinéma pur. Comment filmer l’attente ? Comment donner une chair moderne à un héros antique ? Comment faire cohabiter le spectaculaire et le mental sans que l’un écrase l’autre ? C’est là que le projet devient plus qu’une adaptation de prestige. C’est une tentative de faire tenir ensemble la grande aventure et le vertige intérieur, le fracas des monstres et la fatigue d’un homme qui veut juste rentrer chez lui.
Le casting, avec Matt Damon en tête d’affiche, ajoute une couche de lecture presque méta. Damon, acteur de l’endurance, du soldat, du survivant, du type qui encaisse sans faire de grands moulinets, semble taillé pour un Odysseus moins héroïque que cabossé. Pas un demi-dieu en carton doré, plutôt un homme qui serre les dents et avance. Ce n’est pas rien, surtout dans un cinéma américain qui adore transformer les mythes en vitrines à muscles. Ici, le retour au foyer peut devenir une blessure, et la guerre un état qui ne se referme jamais tout à fait. Chez Nolan, l’épopée risque bien d’être moins un triomphe qu’une cicatrice en très grand format.
Homer, Coen et compagnie : la même route, pas le même virage
La force de The Odyssey, c’est aussi d’avoir inspiré des détours très différents. Les frères Coen, avec O Brother, Where Art Thou? (2000), avaient déjà montré qu’on pouvait tirer de ce matériau une comédie musicale de la fuite, du crime et de la rédemption. Là où eux jouaient la transposition et la malice, Nolan semble viser le bloc mythologique à l’état brut. Pas de décalage ironique, pas de filtre de genre pour faire respirer le tout : on va plutôt vers une reconstitution mentale du voyage, avec ce que cela suppose de grandeur, de menace et de solitude.
Ce qui rend le projet excitant, c’est qu’il accepte une évidence que beaucoup de films d’aventure oublient : une épopée n’est pas seulement une suite d’obstacles, c’est un test de lecture. Qui regarde quoi ? Qui y voit un récit de guerre, qui y voit une histoire de couple, qui y voit la fatigue d’un homme revenu de trop loin ? C’est là que l’article de /Film, relayant les propos de Damon, touche juste : le film ne se résume pas à son intrigue, il se fabrique dans l’écart entre le mythe et l’expérience intime de celui qui le reçoit. Et ça, pour une superproduction de cette taille, c’est presque du luxe intellectuel. Presque.
Reste la question qui agace et excite à la fois : Nolan va-t-il vraiment laisser respirer le merveilleux, les dieux, les monstres, les bizarreries du texte, ou les enfermer dans sa mécanique de précision ? On parie qu’il ne choisira pas entre les deux. Il aime trop les engrenages pour renoncer au vertige. Le vrai pari de The Odyssey, au fond, c’est de faire d’un mythe antique un film où chacun peut encore se perdre. Et ça, dans le cinéma de studio d’aujourd’hui, c’est déjà une petite victoire sur le ronron.
Bande-annonce VF de L'Odyssée
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




