Le cinéma adore les récits de disparition, mais il oublie souvent que l’absence n’a rien d’abstrait : elle ronge, elle use, elle polit la douleur jusqu’à en faire une seconde peau. Avec Five Years, Four Months, on tient un film qui prend cette idée à bras-le-corps et la transforme en tension pure, sans jamais céder au pathos de bazar.
Le point de départ est historique avant d’être dramatique. En Colombie, les disparitions forcées ont accompagné des décennies de conflit armé, depuis le milieu des années 1960, entre l’État, des groupes paramilitaires et des guérillas. Des milliers de familles vivent encore avec ce trou noir administratif et intime, ce vide que les formulaires ne savent pas remplir et que les corps ne reviennent pas combler. Le sujet n’a rien d’un angle neuf, et c’est justement là que le film joue sa carte la plus maligne : au lieu de faire de cette tragédie un grand tableau explicatif, il la ramène à hauteur d’une mère, d’un visage, d’une attente qui dure trop longtemps. Quand le politique devient une chambre vide, le cinéma retrouve enfin ses nerfs.
Le film, présenté par Variety comme un portrait bouleversant d’une mère colombienne en deuil, semble tenir sa force d’une discipline de mise en scène assez rare. Pas de grand discours, pas de démonstration lourdingue, pas de violons qui viennent vous attraper par le col. On est dans une économie de moyens qui préfère la pression à l’emphase, le détail à la proclamation. Et c’est là que ça devient intéressant : raconter l’attente, ce n’est pas raconter l’immobilité. C’est organiser le temps comme une menace. Le chagrin, ici, ne pleure pas : il serre.
Une absence qui fait du bruit
Dans ce genre de récit, le piège est connu. Soit le film se noie dans la reconstitution sociale, soit il s’enferme dans la plainte, et au bout de vingt minutes on regarde sa montre en se disant que la douleur, décidément, a besoin d’un monteur. Five Years, Four Months semble éviter ce double naufrage en travaillant la tension comme un thriller moral. Le suspense ne vient pas d’un rebondissement à la Hollywood, mais de la persistance du manque : qu’est-ce qu’on fait, concrètement, quand on ne sait pas si l’on doit espérer, enquêter, enterrer, ou simplement continuer à respirer ?
Ce déplacement est précieux. Le film ne transforme pas la mère en symbole commode, ce qui aurait été le péché originel le plus banal du cinéma d’auteur à message. Il la laisse exister dans sa fatigue, ses gestes répétés, ses micro-décisions, sa manière de tenir debout alors que tout pousse à l’effondrement. On pense à ces œuvres qui comprennent que la douleur n’est pas seulement un état émotionnel, mais une organisation du quotidien. Le deuil devient alors une mécanique, presque une routine carcérale. Et ça, franchement, ça cogne plus fort qu’un grand monologue bien propre.
La politique en sourdine, le vertige en stéréo
En arrière-plan, le film rappelle à quel point la disparition forcée est un crime qui travaille aussi la perception du temps. Ce n’est pas seulement quelqu’un qui manque ; c’est une chronologie qui se dérègle, une famille qui ne sait plus à quel passé se raccrocher ni quel futur imaginer. Le titre lui-même, Five Years, Four Months, a quelque chose de clinique et de déchiré à la fois : une mesure précise pour une blessure sans mesure. Le genre de formule qui dit beaucoup sans avoir besoin de lever la voix.
On sent aussi, derrière cette approche, une vraie intelligence du hors-champ. Le cinéma colombien contemporain a souvent su faire de la violence politique un espace de sensation plutôt qu’un simple sujet de dossier. Ici, l’enjeu n’est pas de montrer tout ce qui a été détruit, mais de faire sentir ce qui continue à vibrer dans les ruines. Les corps absents pèsent plus lourd que les corps présents, et le film semble avoir compris que l’angoisse naît souvent de ce qu’on ne voit pas. Le hors-champ n’est pas un vide : c’est un piège qui se referme lentement.
Pas de grand fracas, juste la lame
Ce qui impressionne, d’après ce qu’en laisse filtrer la réception critique, c’est le contrôle. Pas le contrôle froid, celui qui assèche tout, mais celui qui sait exactement quand relâcher la pression et quand la resserrer d’un cran. C’est une qualité précieuse dans un premier long métrage, surtout quand le sujet pourrait facilement pousser à l’esbroufe compassionnelle. Ici, on devine une mise en scène qui refuse l’hystérie et préfère la précision, ce qui, dans ce registre, vaut de l’or. Ou au moins évite le ridicule, ce qui n’est déjà pas mal.
Le film s’inscrit ainsi dans une tradition de récits latino-américains où la mémoire collective ne se sépare jamais tout à fait de l’intime. Mais il ne se contente pas d’illustrer un contexte : il fabrique une expérience de spectateur. On ne regarde pas seulement une mère chercher, attendre, survivre ; on partage la durée même de cette attente, ce qui change tout. Et c’est là que le cinéma retrouve sa vieille magie un peu sale, un peu noble : faire sentir le temps comme une matière physique. Quand l’absence devient palpable, le film a déjà gagné la moitié de sa bataille.
Au fond, Five Years, Four Months semble poser une question simple et terrible : comment filmer une plaie qui ne se referme pas sans la transformer en slogan ? Si le film tient ses promesses, la réponse est limpide, et pas très confortable pour les amateurs de grandes envolées : en restant au plus près du tremblement humain, sans jamais confondre pudeur et tiédeur. Et ça, mine de rien, c’est du cinéma qui ne fait pas semblant.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




