En Israël, la guerre des images ne se joue pas seulement sur les écrans de télévision ou dans les salles de montage : elle se mène aussi au ministère de la Culture, où Miki Zohar a décidé de faire du cinéma un punching-ball politique. Dans un spot de campagne lié aux primaires du Likoud, le ministre a choisi de tourner en dérision une partie de l’industrie locale, accusée de profiter de l’argent public tout en salissant l’image des soldats israéliens. Ambiance. Et pas la plus subtile.
Le geste n’a rien d’anodin. Depuis des années, le financement public du cinéma en Israël cristallise un conflit plus vaste : qui a le droit de raconter le pays, avec quelle liberté, et à quelles conditions ? Dans un secteur où les aides étatiques restent décisives pour monter un long métrage, la menace de couper les subventions aux œuvres jugées hostiles à l’État relève moins de l’effet d’annonce que du bras de fer idéologique. Le cinéma, ici, n’est pas seulement un art : c’est un terrain de discipline politique.
Et c’est bien là que le spot de Miki Zohar devient intéressant, ou plutôt inquiétant : il ne vise pas seulement des films, il vise l’idée même qu’un cinéma national puisse contredire le pouvoir.
Le ministère en mode casse-noisette
Pour rappel, Miki Zohar n’est pas un figurant de passage dans l’appareil du Likoud. Proche de Benjamin Netanyahu, il occupe un poste stratégique et s’inscrit dans une ligne dure, où la culture n’est pas pensée comme un espace de friction démocratique mais comme un outil de cohésion idéologique. Dans ce cadre, les cinéastes qui montrent les zones grises du pays, les fractures militaires ou les tensions internes deviennent vite suspects. Pas besoin d’avoir fait l’IDHEC pour comprendre le mécanisme : on finance, donc on contrôle ; on contrôle, donc on trie ; on trie, donc on censure à moitié, ce qui est souvent le plus pratique pour garder les mains propres.
Le spot de campagne s’inscrit dans cette logique de mise au pas par le ridicule. En caricaturant les auteurs et producteurs comme des profiteurs anti-patriotiques, Zohar transforme un débat structurel en duel moral. D’un côté, les vrais défenseurs de la nation ; de l’autre, des artistes accusés de cracher dans la soupe. Le vieux truc populiste, bien huilé, avec juste ce qu’il faut de mépris pour faire monter la sauce.
Quand l’argent public devient une arme de tri
Le nerf de la guerre, évidemment, c’est le financement. Dans beaucoup de pays, le cinéma d’auteur, les premiers films et les œuvres à faible potentiel commercial dépendent d’aides publiques, de commissions, d’instituts nationaux et de coproductions internationales. Israël n’échappe pas à cette règle. Dès qu’un ministre promet de rediriger les fonds vers les œuvres jugées plus loyales, il ne parle pas seulement de budget : il redessine le paysage des récits possibles. Et ça, pour une industrie qui vit aussi de sa capacité à déranger, c’est un sacré coup de canif.
On connaît la chanson, d’ailleurs. Chaque fois qu’un pouvoir politique veut museler la création, il commence rarement par interdire frontalement. Il préfère conditionner, orienter, assécher. Le résultat est souvent plus élégant sur le papier et tout aussi brutal dans les faits. Les films les plus critiques se retrouvent marginalisés, les producteurs s’autocensurent, les scénarios s’arrondissent au papier de verre. La censure moderne adore porter des gants blancs.
Une guerre culturelle qui sent le déjà-vu
Ce qui frappe, c’est la dimension presque caricaturale de la séquence. Le ministre ne se contente pas de défendre une ligne politique ; il met en scène un affrontement entre le bon peuple et une élite culturelle supposément déconnectée. On a déjà vu ce film-là mille fois, de Washington à Budapest, de Rome à Varsovie. Même décor, mêmes ficelles, même volonté de faire passer la critique artistique pour une trahison nationale. À la différence près qu’ici, le sujet touche à l’armée, donc à un imaginaire encore plus sensible. Forcément, ça chauffe vite.
Le cinéma israélien, lui, a longtemps trouvé sa force dans cette tension entre identité collective et regard critique. C’est même souvent là qu’il a produit ses œuvres les plus solides : quand il regardait le pays en face, sans se contenter de l’angle officiel. Vouloir réduire cet espace au silence, c’est prendre le risque de transformer une industrie vivante en vitrine docile. Et une vitrine docile, au cinéma comme ailleurs, ça finit vite par sentir la naphtaline.
Le box-office des symboles
Bien sûr, on ne parle pas ici d’un simple caprice de ministre en campagne. Le cinéma est aussi un outil de prestige, un marqueur de souveraineté symbolique, une manière de dire au monde : voilà comment on se raconte. Quand le pouvoir veut reprendre la main sur cette narration, il ne cherche pas seulement à punir quelques films. Il cherche à imposer le cadre du récit national. C’est plus large, plus sournois, et beaucoup plus efficace qu’un communiqué rageur.
Reste que cette offensive peut aussi produire l’effet inverse. Plus un gouvernement attaque frontalement ses artistes, plus il révèle sa nervosité. Et plus il exhibe cette nervosité, plus il donne à voir la fragilité de son propre récit. À force de vouloir faire taire les cinéastes, on finit parfois par leur offrir le meilleur sujet du moment.
Dans cette affaire, le plus drôle, si l’on ose dire, c’est que le cinéma n’a même pas besoin de répondre : il a déjà gagné quand le pouvoir le traite comme une menace. Le reste, c’est du bruit de campagne. Et du bruit, en politique comme en salle, on sait très bien ce que ça vaut quand les lumières se rallument.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




