Avec Hijamat, Nader Saeivar ne signe pas seulement un drame berlinois de plus dans le circuit des festivals : il met le doigt sur une fracture iranienne qui travaille le cinéma autant que la société. Et quand un cinéaste qui collabore avec Jafar Panahi depuis 2017 débarque à Karlovy Vary avec une histoire de désir clandestin, de famille pieuse et de jeunesse qui regarde la religion de travers, on comprend vite que le film ne va pas faire dans la dentelle. Tant mieux.
Pour replacer les choses dans le bon ordre, Saeivar n’est pas un inconnu de la galaxie Panahi, ce petit archipel de films tournés sous pression, entre contournement politique et précision morale. Leur compagnonnage, amorcé en 2017, dit déjà quelque chose de leur méthode : filmer l’Iran non pas comme un décor exotique ou un bloc idéologique, mais comme un terrain miné où chaque geste intime devient un acte public. Hijamat, présenté comme un drame situé à Berlin, suit Karam, un homme dont la relation secrète avec un autre homme déclenche une onde de choc au sein d’une famille musulmane profondément religieuse. Le sujet est brûlant, mais ce n’est pas le seul. Le vrai nerf du film, c’est le frottement entre générations, entre croyance héritée et rejet instinctif, entre norme sociale et désir qui insiste. Autrement dit : chez Saeivar, le privé n’a jamais eu la politesse de rester privé.
Dans l’Iran contemporain, parler de religion sans parler de jeunesse, c’est déjà se tromper de film. Saeivar évoque une forme d’aversion d’une partie de la jeune génération envers le religieux, et ce simple constat ouvre un gouffre. On n’est pas dans le cliché d’une société qui basculerait d’un bloc vers la modernité, ni dans le fantasme inverse d’un pays figé dans la tradition. On est dans quelque chose de plus sale, de plus intéressant : un conflit de langage, de corps, de loyautés. La famille, dans ce genre de récit, n’est jamais seulement un foyer ; c’est une petite République, avec ses lois, ses tabous, ses sanctions. Et quand l’amour homosexuel s’y glisse, le système tousse, s’étrangle, menace de casser. Le cinéma iranien sait mieux que beaucoup d’autres transformer la cellule familiale en champ de bataille.
Berlin, Karlovy Vary, et le petit théâtre des grands conflits
Le choix de Berlin pour situer Hijamat n’a rien d’anodin. La capitale allemande, dans le cinéma iranien contemporain, sert souvent de miroir déformant : ville d’exil, de passage, de clandestinité relative, elle permet de déplacer les tensions sans les anesthésier. On peut y filmer l’éloignement géographique tout en gardant la pression morale du pays d’origine. C’est une vieille ruse du cinéma politique, et elle fonctionne encore parce qu’elle évite la carte postale comme la thèse plaquée. Ici, le déplacement ne résout rien ; il rend simplement la fracture plus visible. Le hors-champ géographique devient un gros plan sur les blessures intimes.
La présence de Saeivar à Karlovy Vary s’inscrit aussi dans une tradition très nette du festival : accueillir des œuvres qui prennent le pouls de sociétés en tension sans les réduire à des dossiers sociologiques. Le festival tchèque aime les films qui avancent à pas feutrés mais laissent des traces de griffes. Hijamat semble taillé pour ça. On imagine une mise en scène qui ne cherche pas l’esbroufe, mais l’érosion : visages, silences, regards qui évitent, portes qui claquent, prières qui pèsent plus lourd que les dialogues. Le genre de cinéma où le moindre repas de famille peut tourner au procès. Et où le simple fait d’aimer devient un acte de sabotage. Pas besoin d’en faire des caisses, l’affaire est déjà assez explosive comme ça.
Panahi en filigrane, Saeivar en première ligne
Le nom de Jafar Panahi flotte forcément au-dessus du projet, et pas seulement parce que Saeivar travaille avec lui depuis plusieurs années. Panahi a imposé une manière de filmer l’Iran qui a contaminé bien au-delà de sa propre filmographie : économie de moyens, attention au réel, ironie sèche, résistance formelle. Saeivar s’inscrit dans cette lignée sans forcément s’y dissoudre. Là où certains héritiers se contentent d’imiter la posture, lui semble vouloir déplacer la focale vers des tensions plus directement sexuelles et générationnelles. Ce n’est pas un simple effet de style : c’est une manière de dire que la crise iranienne ne se joue pas uniquement entre État et citoyens, mais aussi à l’intérieur des familles, des chambres, des consciences. Le politique, ici, passe par le lit, la table et la porte entrouverte.
Ce qui rend le projet intéressant, c’est aussi sa capacité à éviter le piège du film à message. Dès qu’un récit aborde l’homosexualité dans un cadre religieux, le risque est grand de se transformer en tract ou en démonstration. Or le cinéma qui dure est rarement celui qui martèle ; c’est celui qui observe les contradictions sans les simplifier. Si Saeivar tient cette ligne, Hijamat peut devenir plus qu’un film de festival bien calibré : un objet de friction, un de ces opus qui laissent derrière eux des discussions un peu tendues, donc utiles. On sait bien que la bienséance adore les récits qui rassurent. Le cinéma, lui, a autre chose à faire.
Au fond, Hijamat raconte peut-être moins un scandale qu’un basculement. Celui d’une société où les jeunes ne négocient plus avec les dogmes de la même manière, où la foi ne structure plus automatiquement le désir, où la famille ne suffit plus à contenir les écarts. Et c’est là que le film promet de mordre. Pas besoin d’en rajouter : quand un cinéaste iranien s’attaque à la religion, au secret et à la honte avec un tel contexte derrière lui, on n’est pas face à un petit drame de salon. On est face à une secousse.
Reste à voir si Hijamat choisira la retenue ou l’impact frontal. Mais entre nous, avec Saeivar et l’ombre de Panahi dans le coin du cadre, on se doute bien que personne n’est venu pour faire tapisserie.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




