La Mostra de Venise aime les gestes symboliques, et celui-ci a du panache : sortir de l’ombre un film culte de 1967, le remettre en 4K et le propulser en pré-ouverture comme pour rappeler que le patrimoine italien ne se résume pas aux grands drames en costume. Avec Deadly Sweet, Tinto Brass revient par la petite porte, mais avec l’assurance des films qui n’ont jamais vraiment cessé de hanter les cinéphiles.
Pour rappel, on parle ici d’un long métrage signé par un cinéaste qui, avant de devenir l’un des noms les plus sulfureux du cinéma érotique italien, a d’abord circulé dans les marges du cinéma d’auteur européen. Deadly Sweet, sorti en 1967, s’inscrit dans cette période où l’Italie fabrique des objets filmiques à la fois pop, expérimentaux et délicieusement déviants, pendant que le reste du continent hésite encore entre tradition et modernité. Le film réunit Jean-Louis Trintignant et la Suédoise Ewa Aulin, duo qui suffit déjà à faire sentir le mélange de classe froide et de trouble vénéneux que Brass affectionne. Et puis Venise, fidèle à son goût pour les retours de flamme, adore transformer une restauration en événement mondain. Le patrimoine, ici, n’a rien de poussiéreux : il se pavane.
Autre détail qui compte : la copie présentée est un nouveau master numérique 4K restauré à Rome par le Centro Sperimentale, ce qui n’est pas juste une coquetterie technique. Dans le cinéma de répertoire, la restauration n’est jamais un simple polissage de surface ; elle décide de ce qu’on rend visible, de ce qu’on sauve, de ce qu’on réécrit presque malgré soi. Quand un film de 1967 revient dans une définition contemporaine, il change de statut : il n’est plus seulement un souvenir de cinéphile ou un objet de collection, il redevient une image active, prête à être regardée par une génération qui n’a pas connu les copies fatiguées, les contrastes bouchés et les couleurs mangées par le temps. On ne restaure pas seulement un film, on lui redonne du mordant.
Brass, le fauteur de trouble avant la sulfureuse réputation
En réalité, réduire Tinto Brass à ses œuvres érotiques des décennies suivantes serait passer à côté de la mécanique de son cinéma. Avant de devenir ce nom qui évoque immédiatement la chair, l’excès et la provocation, il a fabriqué des films où le désir se mêle déjà à la mise en scène du pouvoir, du regard et de la domination. Deadly Sweet appartient à cette zone intermédiaire, celle où Brass n’a pas encore été entièrement enfermé dans une étiquette, mais où tout est déjà là : le goût des corps, la stylisation, la tension entre élégance et dérapage. C’est souvent dans ces œuvres qu’on voit le mieux la vraie personnalité d’un cinéaste, pas dans les films qui ont fait scandale, mais dans ceux qui préparent le terrain. Le péché originel était déjà en place, il attendait juste son heure.
Trintignant, Aulin et le charme des visages qui ne demandent pas pardon
Surtout, il y a le casting. Jean-Louis Trintignant, avec son jeu contenu, presque minéral, apporte toujours cette impression de distance qui peut devenir menace ou ironie selon le cadre. Face à lui, Ewa Aulin, actrice suédoise au magnétisme très sixties, incarne cette beauté à la fois inaccessible et légèrement irréelle que le cinéma européen de l’époque savait si bien fabriquer. Ensemble, ils donnent au film une allure de fable trouble, quelque part entre le polar psychédélique et le rêve éveillé. Ce n’est pas un hasard si ce type de duo continue de fasciner : il raconte une époque où les acteurs n’étaient pas seulement des interprètes, mais des surfaces de projection pour les fantasmes d’un continent en train de changer de peau. Deux visages, et tout un climat moral qui se fissure.
Venise, machine à canoniser ses propres fantômes
À ce stade, la programmation de la Mostra dit autant de Venise que du film lui-même. Le festival aime les œuvres qui reviennent avec une aura restaurée, presque comme si la lagune servait aussi de chambre de réanimation pour les images. En pré-ouverture, Deadly Sweet n’a pas seulement droit à une cérémonie de plus : il gagne une place dans le récit officiel du cinéma italien, celui qui relie les auteurs respectables, les marginaux géniaux et les fauteurs de trouble passés sous le radar des grandes histoires. Et c’est plutôt sain, franchement, de rappeler qu’un festival peut aussi faire exister un film oublié sans le travestir en produit de luxe pour collectionneur. La mémoire du cinéma n’est pas un musée, c’est un champ de bataille chic.
Ce retour a aussi quelque chose de très contemporain. À l’heure où les plateformes avalent tout, où les catalogues se ressemblent et où la visibilité dépend souvent d’un algorithme capricieux, la restauration en salle, surtout dans un grand festival, redevient un acte de résistance. Elle remet l’image dans l’espace collectif, là où elle peut encore surprendre, gêner, séduire, bref faire ce que le cinéma fait de mieux quand il ne se contente pas d’être consommé entre deux notifications. Deadly Sweet n’a pas besoin d’être présenté comme une relique : il suffit de le projeter pour comprendre qu’il n’a jamais cessé d’être un objet un peu louche, un peu élégant, et donc parfaitement vivant. Les films vraiment cultes ne vieillissent pas : ils attendent qu’on les regarde enfin correctement.
Alors oui, Venise ressort un Brass de 1967, et ce n’est pas un simple geste patrimonial. C’est une manière de rappeler qu’entre le grand art, le cinéma de genre et les zones grises du désir, l’Italie a longtemps su faire circuler le courant. Et quand une restauration 4K remet ça en circulation, on se dit que certains fantômes ont décidément meilleure allure que bien des nouveautés. Le passé, parfois, a plus de nerf que l’actualité.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




