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    Nrmagazine » Google met 75 millions sur A24 pour muscler l’IA du cinéma
    Blog Entertainment 22 juin 20266 Minutes de Lecture

    Google met 75 millions sur A24 pour muscler l’IA du cinéma

    Un chèque, une boutique indie et l’ombre d’un futur tournage assisté par algorithme
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    Google sort le carnet de chèques et A24 joue les passeurs : 75 millions de dollars pour développer des outils de filmmaking dopés à l’IA, histoire de faire entrer la boutique indie dans la cour des grands sans trop salir ses mains. Le deal a tout du mariage de raison entre la Silicon Valley et un studio devenu marque culte – et, forcément, ça sent déjà la promesse de gains de productivité, de fantasmes d’optimisation et de sueurs froides côté créatifs.

    Pour remettre les choses en place : A24, fondé en 2012, a bâti sa réputation sur une ligne éditoriale qui mélange prestige, prise de risque et flair marketing. De Moonlight à Everything Everywhere All at Once, en passant par Midsommar, Uncut Gems ou Hereditary, la boîte a transformé le label “indé” en machine à désir, avec des budgets souvent modestes, des retours critiques massifs et, parfois, des box-offices qui dépassent largement leur gabarit. Everything Everywhere All at Once, par exemple, a coûté autour de 25 millions de dollars pour plus de 143 millions au box-office mondial – pas exactement une petite sortie de route.

    En face, Google n’achète pas seulement une part de futur : il achète un accès symbolique à l’imaginaire hollywoodien. Après des années à pousser ses modèles génératifs dans la pub, le design ou la productivité, le géant veut désormais se frotter au cinéma, ce terrain où l’IA promet de faire gagner du temps en préproduction, en découpage, en effets, en post-production, bref partout où la chaîne peut être compressée. Et où, accessoirement, elle peut aussi être déshumanisée. Le vrai sujet n’est pas “l’IA au cinéma”, mais qui contrôle la grammaire de la fabrication des films.

    Le chèque et la chicane

    Variety nous apprend que cet investissement de 75 millions de dollars doit servir à développer des outils d’IA appliqués au filmmaking, avec A24 en partenaire de choix, pas en simple cobaye de labo. Le montant n’a rien d’anecdotique : on parle d’une somme capable de financer plusieurs longs-métrages indépendants, ou de couvrir une belle tranche de budget de production sur un film de studio. Là, Google ne se contente pas de sponsoriser une affiche. Il met un pied dans la cuisine.

    Et c’est bien là que ça coince. A24 a toujours vendu une idée précise du cinéma : des auteurs identifiables, des partis pris formels, une sensibilité de label, presque une signature de maison d’édition. L’IA, elle, arrive avec sa promesse de fluidifier, d’assister, d’accélérer. Traduction : produire plus vite, tester plus large, itérer davantage. Sur le papier, c’est séduisant. Dans la pratique, ça peut aussi ressembler à une petite balle dans le pied si l’outil commence à dicter la méthode au lieu de la servir.

    Autrement dit : Google finance moins une révolution artistique qu’un changement de chaîne de montage.

    IA, mon amour… ou monstre sacré ?

    Sauf que le cinéma a toujours adoré ses outils, surtout quand ils promettent de faire mieux avec moins. Le parlant, la couleur, le numérique, le motion capture, les volumes LED : à chaque étape, on a d’abord crié au sacrilège avant d’intégrer la nouveauté dans le langage courant. La différence, ici, c’est que l’IA ne touche pas seulement à la technique ; elle s’invite dans l’écriture, le montage, la prévisualisation, les doublures, les effets, parfois même la conception même d’un projet. Ce n’est plus un outil. C’est un co-auteur potentiel. Et ça, forcément, ça fait grincer des dents.

    Dans une industrie encore secouée par les grèves de 2023 – celles des scénaristes du WGA et des acteurs du SAG-AFTRA – le timing a quelque chose de délicieusement abrasif. Hollywood a passé des mois à débattre des clauses de protection contre l’IA, des usages autorisés, des droits d’image et de voix. Revenir aujourd’hui avec un investissement de cette taille dans des outils “AI-powered”, c’est presque tendre le micro pour entendre les hurlements. On imagine déjà les syndicats lever un sourcil, puis les deux, puis tout le front.

    Et puis il y a l’angle culturel. A24 n’est pas n’importe quel studio : c’est le fer de lance d’un cinéma qui a longtemps vendu l’idée qu’on pouvait être rentable sans devenir un parc d’attractions. Si la marque se met à labelliser des outils d’IA, elle devient autre chose qu’un producteur de films. Elle devient une interface. Une passerelle entre l’auteur et l’algorithme. Jolie promesse, oui. Mais aussi une façon très propre d’ouvrir la porte à une standardisation du geste créatif.

    La fabrique du film, version silicone

    En réalité, le plus intéressant dans cette affaire, c’est moins la technologie que le fantasme industriel qu’elle charrie. Hollywood adore les récits de rupture, surtout quand ils permettent de rationaliser les coûts. L’IA arrive pile au moment où les studios cherchent à contenir les budgets de production, à sécuriser les calendriers de tournage, à limiter les dérapages de post-production et à réinventer la fenêtre de diffusion sans trop perdre de plumes. Bref : elle tombe à pic pour les comptables.

    Mais le cinéma n’est pas qu’une ligne Excel. Un film, c’est aussi du hasard, du frottement, de l’accident heureux, du casting qui dévie le projet, du décor qui impose une idée, du monstre sacré qui improvise une scène et sauve tout le monde. C’est là que la promesse de l’IA devient suspecte : en cherchant à optimiser chaque étape, elle risque de lisser ce qui fait précisément la singularité d’un long-métrage. Le masque, la mue, la renaissance – oui, mais pas en version tableur.

    Et si Google et A24 parviennent à faire émerger des outils vraiment utiles, il faudra quand même se poser la question qui fâche : utiles pour qui, et à quel prix ? Pour les équipes de production qui veulent aller plus vite ? Pour les réalisateurs qui veulent prévisualiser davantage ? Pour les studios qui rêvent de réduire les coûts ? Ou pour une industrie qui, comme souvent, appelle “innovation” ce qui ressemble surtout à une manière élégante de faire travailler moins de monde ?

    Le cinéma a toujours aimé les machines, mais il n’a jamais très bien supporté qu’elles lui dictent sa respiration.

    Alors oui, Google met 75 millions sur la table, A24 prend l’argent, et tout le monde parle d’avenir. Très bien. Mais entre deux slides sur l’efficacité et trois promesses de disruption, on attend surtout de voir si cette alliance va produire des films plus libres – ou juste des films plus rapides à fabriquer. La question est sans réponse pour le moment, mais ce ne serait pas franchement étonnant que le prochain grand conflit hollywoodien ne se joue pas sur un plateau, mais dans une interface.

    Image mentale : un producteur, un ingénieur et un syndicaliste entrent dans une salle de réunion. Personne ne ressort avec le même sourire.

    nrmagazine
    Vincent Bazire

    Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.

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