À Shanghai, Mihály Víg a rappelé un truc que beaucoup de cinéastes oublient entre deux réunions de financement : la musique n’est pas un pansement, c’est une matière dramatique. Quarante ans après ses premiers travaux avec Béla Tarr, le compositeur hongrois continue de parler cinéma comme on parle d’un vieux duel : avec tendresse, mais sans jamais rendre les armes.
La masterclass donnée dans le cadre du Shanghai International Film Festival s’inscrit dans un moment où les grands festivals aiment autant célébrer les auteurs que recycler leur légende. Ça fait joli sur le papier, ça rassure les programmateurs, et ça permet surtout de remettre en circulation des noms qui n’ont jamais cessé d’être centraux pour les cinéphiles : Béla Tarr, bien sûr, mais aussi Mihály Víg, ce musicien discret devenu l’un des fer de lance du cinéma européen le plus radical.
Depuis le milieu des années 1980, leur collaboration a accompagné la mutation du cinéma hongrois vers une forme de lenteur souveraine, de drame étiré, de temps qui pèse comme un bloc de béton. De Damnation à Le Cheval de Turin, en passant par Sátántangó et Les Harmonies Werckmeister, Víg n’a pas décoré les images : il leur a donné leur gravité. Et dans un paysage dominé par les franchises, les budgets marketing à neuf chiffres et les sorties calibrées au millimètre, ce genre de fidélité a presque quelque chose de subversif. Quarante ans de collaboration, c’est moins une carrière qu’un pacte.
Shanghai, ou l’art de faire résonner les fantômes
Pour rappel, le Shanghai International Film Festival n’est pas seulement une vitrine glamour pour stars en transit et vendeurs de droits en costume trop serré. C’est aussi un lieu où l’on remet en circulation des œuvres, des méthodes, des obsessions. Et quand Variety rapporte qu’un compositeur comme Mihály Víg y revient sur sa relation avec Béla Tarr, on ne parle pas d’un simple exercice de mémoire : on parle d’une transmission, presque d’une leçon de mise en scène par la musique.
Chez Tarr, le son n’illustre jamais. Il travaille en profondeur, il ronge, il installe une tension qui n’a rien de décoratif. C’est là que Víg devient indispensable : ses motifs, souvent minimalistes, parfois presque funèbres, donnent aux plans leur poids moral. Pas de grandiloquence, pas de violons qui pleurent pour faire monter la sauce. Juste une pulsation, une boucle, un souffle. Bref, le contraire d’un score qui veut vous tenir la main. Et c’est tant mieux.
Chez Tarr, la musique n’accompagne pas l’image : elle la met en accusation.
Le tango du temps qui passe
Sauf que cette collaboration ne tient pas seulement à une affinité esthétique. Elle raconte aussi une histoire de cinéma européen à une époque où les systèmes de production étaient plus fragiles, plus artisanaux, plus exposés à la débrouille. La Hongrie des années 1980 et 1990 n’avait rien d’un terrain de jeu confortable : budgets serrés, tournages longs, financement instable, circulation internationale compliquée. Autrement dit, le genre de contexte où l’on ne fait pas de cinéma “efficace”, mais du cinéma obstiné.
Et c’est précisément là que la musique de Víg prend sa valeur politique. Elle ne vient pas rendre les films plus accessibles ; elle les rend plus intransigeants. Dans Sátántangó (1994, 7h19, oui sept heures dix-neuf, histoire de tester les limites des vessies humaines), la répétition musicale devient une machine à fantasme et à épuisement. Dans Le Cheval de Turin (2011, 146 minutes), elle accompagne l’effondrement du monde comme si le monde avait déjà signé sa démission. Pas besoin d’en faire des caisses : le désastre suffit.
Le genre de bande-son qui ne vous prend pas par la main. Heureusement.
Variety, les droits et la vieille guerre des formats
Variety nous apprend que la masterclass de Shanghai s’inscrivait dans une séquence plus large de discussions autour de la circulation internationale des œuvres d’auteur et de leur héritage critique. Rien de très sexy pour le grand public, mais beaucoup plus intéressant que la sempiternelle tambouille des blockbusters qui se renvoient la balle d’un trimestre à l’autre. Ici, pas de box-office à 800 millions de dollars, pas de budget marketing qui avale le budget de production comme un ogre en costume. On est dans un autre régime : celui du temps long, de la salle comme espace de résistance, du film comme objet qui ne cherche pas à plaire à tout le monde – et qui, du coup, touche plus juste.
Le contraste est savoureux. D’un côté, les mastodontes industriels qui doivent rentabiliser leur fenêtre de diffusion en quelques jours. De l’autre, un compositeur qui parle de quatre décennies de travail avec un cinéaste dont chaque plan semble dire : prenez votre temps, ou dégagez. La question est sans réponse pour le moment, mais ce ne serait pas franchement étonnant : dans un monde saturé de contenus, la vraie modernité est peut-être là, dans cette obstination à refuser le confort.
Le cinéma de Tarr n’a jamais cherché à séduire. Il a préféré durer.
Une fidélité qui vaut plus qu’un reboot
Autre valeur : cette relation entre Béla Tarr et Mihály Víg dit quelque chose de rare à une époque où les studios adorent les reboots, les suites, les univers étendus et les faux retours aux sources. Ici, pas de table rase marketing, pas de relance opportuniste, pas de “nouveau chapitre” vendu comme une révélation. Juste deux artistes qui ont passé quarante ans à peaufiner un langage commun. C’est moins rentable qu’un spin-off, évidemment. Mais c’est autrement plus précieux.
Et puis il y a ce détail qui change tout : Víg n’est pas seulement le compositeur attitré de Tarr, il est aussi un témoin de l’évolution d’un cinéma qui a toujours préféré l’ascèse à la démonstration. Sa parole à Shanghai rappelle que la musique de film n’est pas un supplément d’âme, mais une architecture invisible. Quand elle est bonne, on ne la remarque pas toujours. Quand elle manque, tout s’écroule. C’est simple. Et redoutable.
Au fond, le vrai luxe du cinéma de Béla Tarr, c’est sa cohérence.
On a vu des franchises plus bruyantes. Pas forcément plus inspirées.
Alors oui, Shanghai a offert à Mihály Víg une tribune pour raconter quarante ans de complicité artistique. Mais le plus intéressant, c’est peut-être ce que cette histoire dit de nous : on continue de courir après les événements, les annonces, les “moments” et les “temps forts”, pendant que certains films, eux, avancent au pas. Lentement. Méthodiquement. Comme s’ils savaient déjà que la vraie post-production, c’est le souvenir qu’ils laissent derrière eux.
Et ça, franchement, ça ne se reboot pas.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.




