Héritage non réclamé
Pour rappel, Julian Sklar (Ian McKellen) fut jadis une étoile filante du pop art londonien des années 60-70. Peintures vendues à trois millions de dollars pièce chez Christie’s, œuvres dans les collections institutionnelles, anecdotes qui circulent encore dans les couloirs de Soho. Sauf que Sklar n’a plus touché un pinceau depuis des décennies, et qu’il est désormais aussi désargenté que son appartement est encombré. Ses deux enfants adultes, joués par Jessica Gunning et James Corden — autre époque, autre famille (oui, ça sonne bizarre, et pourtant ça fonctionne) — ne savent que faire de ce père qu’ils n’ont pas vu depuis des lustres, sinon compter les toiles enterrées dans sa réserve personnelle.
Le pitch est posé avec une économie de moyens qui rappelle le meilleur Soderbergh : Variety résumait le projet comme « Ian McKellen and Michaela Coel attempting to outwit one another as an aging artist and the forger hired to complete a key project from his past » . Huit toiles inachevées, dissimulées au dernier étage, valant chacune une fortune sur le marché secondaire. Le plan des héritiers ? Engager Lori (Michaela Coel), restauratrice d’art et ex-faussaire reconvertie dans la nourriture de rue, pour infiltrer la maison du vieux et boucler les œuvres. On les planque, on attend la mort de papa, on touche le jackpot. Simple comme bonjour. Sauf que rien ne l’est, évidemment.

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Lori, faussaire et vrai personnage
Il y a dans The Christophers une alchimie que le cinéma de comédie criminelle rate neuf fois sur dix : le duo principal tient la route non pas malgré les tensions mais grâce à elles. Michaela Coel incarne Lori avec cette économie de geste et ce regard qui calcule en permanence — le genre de performance qui n’a pas besoin de hurler son intelligence. The Guardian titrait « Ian McKellen and Michaela Coel spar in smart Soderbergh original » , et la formule est juste. Pas de caricature, pas de surjeu : deux acteurs qui se respectent mutuellement dans le cadre, et ça change tout.
Sklar, lui, n’est pas dupe aussi longtemps qu’on le croyait. La dynamique bascule au moment où il comprend le jeu de Lori — et où il décide, pour des raisons qui lui appartiennent, de ne pas en parler. Deadline soulignait justement que McKellen est « the art and soul of Soderbergh’s bohemian London drama » , une formule un peu convenue mais difficile à contester : le vieil homme est le seul à avoir une vraie vie intérieure dans ce film, et McKellen la joue en sous-texte permanent. Ce n’est pas un personnage à comprendre, c’est un personnage à regarder.
Solomon, scénariste de contrebande
Ed Solomon, qu’on connaissait surtout pour ses aventures avec Men in Black et la trilogie Now You See Me, change complètement de registre ici. Le scénario est à la fois précis et poreux — précis dans sa mécanique de caper movie, poreux dans ce qu’il laisse sans réponse sur les motivations de Sklar. NPR décrivait le film comme « a lively and amusing chamber comedy, primarily set within the dilapidated London residence of a renowned painter » , ce qui est exact mais sous-estime la noirceur tranquille de certaines scènes. Solomon écrit des personnages qui ne confessent rien, et Solomon sait très bien que c’est là que ça devient intéressant.
La question de l’authenticité — qu’est-ce qu’une œuvre finalisée par une main étrangère ? est-ce encore l’œuvre de l’artiste original ? — n’est jamais posée frontalement, et c’est la bonne décision. World of Reel notait que le film est « an art-forgery caper that insists on being a meditation on authenticity, mortality, and artistic compromise » . Soderbergh et Solomon font le choix intelligent de laisser la philosophie infuser sous la mécanique du récit, sans jamais arrêter l’action pour faire un cours. Le fond passe par la mise en scène, pas par les dialogues explicatifs. C’est si rare qu’on peut le signaler.

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James Corden, invité surprise (pas désagréable, on s’étonne soi-même)
Soyons honnêtes : quand le nom de James Corden apparaît dans un casting Soderbergh, le réflexe naturel est la méfiance. L’homme sort de dix ans de télé américaine à faire des Carpool Karaoke, et son historique cinéma n’est pas exactement une liste de références pour les Cahiers. Sauf que dans The Christophers, Corden joue le fils raté, cupide et légèrement pathétique, et il n’a jamais été aussi à sa place. Son personnage ne demande pas de sympathie, il n’en mérite aucune, et Corden l’incarne avec une bonne foi désarmante. On n’aurait pas misé un centime là-dessus — et pourtant.
Jessica Gunning, fraîche auréolée de son passage remarqué dans Baby Reindeer, complète le tableau familial avec une précision chirurgicale. Elle joue la sœur plus organisée, plus froide, celle qui a un plan — ce qui ne l’empêche pas de se retrouver dépassée par les événements avec une régularité amusante. Le duo Corden/Gunning est une belle idée de casting qui aurait pu partir dans tous les sens : Soderbergh les cadre court, les laisse exister sans les valoriser, et ça marche.
Fitzrovia, décor unique et presque personnage
Tourné intégralement à Londres en février 2025, dans le quartier de Fitzrovia , The Christophers tire parti de son espace de manière presque théâtrale. L’essentiel du film se passe à l’intérieur de la maison de Sklar — une demeure décrépite, encombrée de souvenirs de gloire, où chaque pièce raconte une époque révolue. Soderbergh ne cherche pas à l’embellir ni à la rendre photogénique : il filme cet intérieur comme un personnage à part entière, vieillissant et encombré mais encore habité d’une énergie rémanente. World of Reel qualifiait le film de « stagey » — pas entièrement faux, mais on a vu Soderbergh faire pire avec du budget vingt fois supérieur.
La production a été assurée par Department M et Butler & Sklar Productions, avec Neon pour la distribution américaine et Picturehouse Entertainment pour le Royaume-Uni . Budget de production non communiqué officiellement, mais le film porte clairement la signature d’un tournage resserré, rapide, sans fioritures — exactement comme Présence en 2025, autre Soderbergh-Neon qui misait tout sur le dispositif. Soderbergh n’a plus besoin de vingt millions pour occuper l’espace.
97% sur la tomate, et alors ?
The Christophers affiche 97 % sur Rotten Tomatoes et 73 sur Metacritic depuis son passage au TIFF en septembre 2025 . C’est l’écart caractéristique entre la presse grand public qui célèbre un Soderbergh « de retour en forme » et les agrégateurs plus sévères sur la substance. The Irish Times titrait que « the film scrapes by thanks to » ses deux têtes d’affiche , ce qui est une façon polie de dire que sans McKellen et Coel, le film serait un exercice de style élégant et parfaitement oubliable. Ni totalement faux, ni entièrement juste.
Notre verdict : 6,8 sur 10. Le film est intelligent, bien joué, formellement propre — mais il reste en deçà des grandes heures du cinéaste, celles de Sexe, mensonges et vidéo ou de la trilogie Ocean’s. C’est un Soderbergh mineur et assumé, ce qui dans la filmographie du bonhomme reste largement au-dessus de la moyenne hollywoodienne. On vous demande juste de ne pas arriver avec des attentes de chef-d’œuvre. Arrivez comme Lori : avec un plan flou et la conviction que ça finira mieux qu’on le croit.
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The Christophers — De Steven Soderbergh. Scénario : Ed Solomon. Avec Ian McKellen, Michaela Coel, Jessica Gunning, James Corden, Tilly Botsford. Produit par Department M / Butler & Sklar Productions. Distribué par Neon (États-Unis), Picturehouse Entertainment (Royaume-Uni). Sortie française : 10 juin 2026. Durée : 1h40. Genre : Crime, Comédie.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.
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