L’Aiguille, le Vaurien, la Légende
Marty Reisman est né le 1er février 1930 dans le Lower East Side de Manhattan, dans une famille juive modeste. Il apprend le tennis de table seul, à quinze ans, dans un salon de la 54e Rue et Broadway qui était, dans une autre vie, un repaire de gangsters, le Hotsy Totsy Club de Legs Diamond, légende du crime organisé new-yorkais. Ça donne le ton. Reisman n’a jamais été formé par personne, n’a jamais suivi de programme sportif fédéral. Il a regardé les meilleurs et a intégré leurs gestes, comme on vole une recette de cuisine. À quinze ans, il était déjà l’un des meilleurs joueurs du pays.
Sa technique, fondée sur une raquette à picots durs, ce qu’on appelle un hardbat, l’ancêtre de la raquette moderne, était réputée gracieuse, clinique, presque arrogante. On l’avait surnommé « l’Aiguille » pour sa maigreur de dandy. Il s’habillait bien, parlait vite, draguait les sponsors comme d’autres draguent au comptoir, et proposait des matchs à $5 000 ou $10 000 contre n’importe qui, à n’importe quel âge. À 70 ans passés, il a ainsi défié Jimmy Butler, double olympien et trois fois champion américain, dans un match de 5 heures pour $10 000, qu’il a perdu d’un souffle. Un geste absolument irraisonnable et complètement admirable.
Il remportera 22 titres majeurs entre 1946 et 2002, dont deux US Open (1958 et 1960) et le Championnat National Hardbat en 1997, à 67 ans, le plus vieux joueur à remporter un tournoi national dans un sport de raquette, toutes disciplines confondues. Il est mort le 7 décembre 2012, à 82 ans, à New York, comme il avait vécu : sans quitter la ville.
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Safdie Solo : Retour vers le Futur (des Frères Safdie)
Premier long-métrage en solo de Josh Safdie, sans son frère Benny, co-réalisateur d’Uncut Gems et de Good Time (autre équipe, autre époque), Marty Supreme marque un pivot dans la carrière d’un cinéaste qui n’avait jusque-là jamais travaillé seul à la mise en scène. Le scénario est co-écrit avec Ronald Bronstein, fidèle collaborateur, et le film est produit notamment par… Timothée Chalamet lui-même. Ce n’est pas anodin : l’acteur, qui a enchaîné Wonka, A Complete Unknown et maintenant ce biopic de joueur de ping-pong new-yorkais, ne choisit visiblement pas ses projets selon un algorithme de popularité. On veut bien le croire.
Le tournage a exigé une préparation physique sérieuse de Chalamet, supervisé par Wei Wang, olympien américain à Atlanta en 1996, et encadré sur le plateau par Josh Bennett, joueur classé dans le top 20 anglais. L’acteur a adopté le style hardbat de l’époque, avec ses amples mouvements de bras et ses coups de hanche caractéristiques. Camille Morival, demi-finaliste au dernier championnat du monde de cette discipline, a confié au Monde qu’il était « convaincant ». C’est déjà plus qu’on n’aurait parié.

Vrai ou Faux ? Tous les Points du Triche-Score
Safdie et Bronstein ne font pas un documentaire. Le personnage de Marty Mauser est juif, issu d’un milieu modeste, vendeur de chaussures dans l’atelier de son oncle à New York, tricheur, flambeur, génial, et effectivement tout cela correspond à la vie de Reisman. L’amende infligée par la fédération pour avoir logé dans un hôtel de luxe pendant un tournoi ? Vraie. Sa participation aux shows des Harlem Globetrotters ? Vraie aussi. Le film condense plusieurs années de carrière en une seule année fictive, ce qui est le péché originel de tout biopic hollywoodien mais qu’on pardonne en général assez facilement.
Plus intéressant, et plus honnête de la part du Monde qui a fait le fact-checking, : le film attribue à Mauser l’invention de la balle orange. C’est un anachronisme complet. Les balles orange n’ont fait leur apparition que dans les années 2000. Et surtout, le véritable révolutionnaire du tennis de table, dans la réalité, c’est son adversaire : Hiroji Satoh, champion du monde japonais en 1952, qui a tout changé grâce à une raquette avec une couche de mousse, capable de générer des effets totalement inédits, impossibles avec un hardbat traditionnel. Dans le film, c’est Mauser qui brille. Dans la réalité, c’est Satoh qui a inventé le tennis de table moderne, et le film le transforme en faire-valoir. Reisman lui-même le reconnaissait volontiers.
Les tournois, les dates et les lieux sont également modifiés. Les championnats du monde de 1952 se sont tenus en Inde, pas au Japon comme dans le film. Les romances ? Entièrement fictives. La chute finale ? Inventée. Bref, on est dans le registre du biopic « inspiré de faits réels », ce qui, dans la bouche d’Hollywood, signifie généralement « on a gardé le prénom ».
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Chalamet, Roi de Noël (Oui, Encore)
Sorti le 25 décembre 2025 aux États-Unis, Marty Supreme a réalisé 27 millions de dollars sur le week-end de Noël élargi, ce qui en fait le troisième film de Noël consécutif de Chalamet à dominer le box-office américain, après Wonka (2023) et A Complete Unknown (2024). Variety a rapporté que lors de sa sortie limitée en six salles seulement, le film avait atteint une moyenne par salle de $145 933, le meilleur résultat de l’année, le meilleur de toute l’histoire d’A24, et le meilleur depuis La La Land en 2016. Pour un film sur le ping-pong, c’est pas mal. Au total, le long-métrage a engrangé 274 millions de dollars au box-office mondial pour un budget de production de 65 millions.
Le casting autour de Chalamet est, comment dire, baroque : Gwyneth Paltrow, Odessa A’zion, Tyler The Creator (crédité Tyler Okonma), Abel Ferrara, Fran Drescher, Kevin O’Leary. On se demande à quel moment de la production quelqu’un a glissé ces noms dans la même phrase sans rire. Josh Safdie, qui n’a jamais fait les choses simplement, n’allait pas commencer maintenant.
L’Ombre de l’Aiguille sur la Bobine
Ce qui rend le projet honnête malgré ses libertés, c’est que Safdie ne prétend pas faire un documentaire. Le film s’intéresse à l’énergie de Reisman plus qu’à ses dates, à cette façon d’habiter le monde comme un terrain de jeu, de transformer chaque rencontre en enjeu, chaque repas en transaction. The Guardian a rapporté que Safdie lui-même décrit le film comme une exploration de « l’ambition américaine et des rêves qui s’écrasent contre la réalité ». C’est la grille de lecture des frères Safdie depuis Good Time et Uncut Gems, des hommes qui courent trop vite, qui bluffent trop haut, qui finissent toujours par se cogner contre le mur.
Reisman, le vrai, était exactement ce personnage. Après 1952 et la victoire de Satoh au championnat du monde avec sa raquette à mousse, il a refusé de changer de style. Son tennis de table à lui était mort, et il l’a su immédiatement, en regardant cette raquette sortir de son étui. Il a continué en marge, dans les tournois hardbat réservés aux nostalgiques, dans les salles de paris, dans les shows de cirque sportif. Une vie entière de côté du grand fleuve, à s’obstiner dans un style que personne ne voulait plus. C’est ça, l’histoire vraie.
Le film s’en tient là, en 1952, pile au moment de la bascule. Marty Supreme n’a pas besoin de raconter la suite. La suite, c’est le silence. Et Safdie a l’élégance de ne pas l’expliquer.
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