La Fake News qui a failli dépasser la série
Début janvier 2025, TikTok et Facebook s’embrasent. Une vidéo virale affirme, preuves photographiques à l’appui, que Squid Game serait l’adaptation d’un événement réel survenu en 1986 : des otages séquestrés dans un bunker entre les deux Corées, forcés de jouer des jeux mortels par un mystérieux commanditaire jamais retrouvé. L’histoire circule des millions de fois. Elle est absolument fausse. TF1, qui s’est donné la peine de vérifier, a remonté la chaîne jusqu’à un compte Instagram d’un certain Cityhermitai, un créateur de contenus générés par intelligence artificielle, dont les images de « bunker en ruines » ont été évaluées à 99 % de probabilité d’être fabriquées sous Midjourney par la plateforme Sightengine. Le réalisateur Hwang Dong-hyuk n’a jamais mentionné aucune installation clandestine comme source d’inspiration. Dossier classé.
Sauf que derrière le canular, il y a quelque chose de plus intéressant : pourquoi des millions de gens ont-ils voulu y croire ? Parce que la série sonne juste. Parce que le capitalisme coréen version post-crise asiatique, ce n’est pas de la science-fiction. Parce que Hwang a mis dans son scénario quelque chose de bien réel, juste pas ce que vous pensiez.
Ssangyong : la grève qui a tout déclenché
En mai 2009, environ 900 ouvriers de l’usine Ssangyong Motor, à Pyeongtaek, se barricadent dans l’atelier de peinture. La direction vient d’annoncer le licenciement de 36 % du personnel, quelque 2 600 postes supprimés d’un coup, après que le constructeur chinois SAIC, qui avait racheté l’entreprise en 2004, déclare faillite en janvier. Ce qui suit ressemble à un film de guerre : slingshots artisanaux, cocktails Molotov, canons à eau chargés au gaz lacrymogène tirés depuis des hélicoptères de la police, pneus en feu sur les toits, blessés par dizaines des deux côtés. La grève dure 77 jours. Elle se termine par la capitulation des travailleurs, 94 arrestations, 230 personnes emprisonnées. Deux ans après, 14 grévistes ou membres de leur famille sont morts, suicides, crises cardiaques, AVC imputés au stress post-traumatique. Le journal Hankyoreh parlera d’« homicides sociaux ».
C’est là qu’Hwang Dong-hyuk a puisé le personnage de Gi-hun, l’ouvrier licencié, endetté, dépressif. Pas une métaphore : une documentation. Il a déclaré explicitement à The Straits Times s’être inspiré des expériences des travailleurs Ssangyong pour écrire les flashbacks du personnage principal. Dans Jacobin, un ancien gréviste de Ssangyong l’a lui-même confirmé : la violence dépeinte dans la série n’était pas excessive, elle était familière. Le décor des jeux est fictif. Le désespoir qui y conduit les joueurs, lui, a un code postal.

Hwang, l’homme qui a vendu son ordinateur pour écrire la série
En 2008, Hwang Dong-hyuk commence à écrire le scénario de Squid Game. Il est lui-même endetté. Pour survivre financièrement, il vend son ordinateur portable, un modèle à 675 dollars, et se retrouve à lire des mangas de survie dans des cafés, faute d’avoir les moyens de les acheter. Les studios qu’il démarche trouvent l’idée trop gore, trop grotesque, trop irréaliste. Le projet est rejeté pendant dix ans. Un auteur criblé de dettes écrit une série sur des gens criblés de dettes qui jouent leur vie pour rembourser. C’est le niveau de mise en abyme qu’on attendrait d’un film de Charlie Kaufman.
Ce n’est qu’en 2019 que Netflix accepte de financer le projet. La pandémie de Covid-19, qui rend l’idée d’un monde absurde et fatal soudainement plus palpable, fait le reste. La saison 1 sort en septembre 2021, cumule 265 millions de vues, génère environ 900 millions de dollars de valeur pour Netflix, tandis que son créateur déclare à la presse : « je ne suis pas si riche » (attention, euphémisme). La poule aux œufs d’or prise dans son propre jeu de survie, en quelque sorte.
L’autre vérité : les jeux d’enfants coréens ont vraiment existé
Sur un plan plus littéral, les jeux pratiqués dans la série, mugunghwa kkochi pieot seumnida (le « 1-2-3 soleil » coréen), les billes, le jeu de la seiche qui donne son nom à la série, sont des jeux d’enfants authentiques, populaires en Corée du Sud dans les années 1970-80, époque à laquelle Hwang a grandi. Cette dimension n’est pas anodine : elle sert la thèse centrale de la série, qui consiste à mettre en scène le basculement de l’innocence enfantine dans la logique impitoyable du capitalisme adulte. Les mêmes règles, la même compétition, mais maintenant on joue pour de vrai.
La série puise aussi dans une longue tradition de mangas et de récits de survie japonais, Battle Royale, Liar Game, Gantz, que Hwang a fréquentés assidûment et qui constituent son ADN narratif. Ce n’est pas du plagiat, c’est de la filiation assumée. Sauf que là où Battle Royale pointait vers un État totalitaire, Squid Game vise les créanciers. Ce qui, pour un public de 2021, frappe nettement plus juste, et là où Bong Joon-ho disséquait les classes sociales coréennes avec Parasite en 2019, Hwang choisit lui de les faire s’entre-tuer pour la caméra. Même diagnostic, thérapie de choc différente.
Saison 2, Saison 3 : la machine à fantasme qui ne s’arrête plus
La saison 2, diffusée fin 2024, atteint 190 millions de vues, le troisième programme de l’histoire de Netflix à franchir ce cap. La saison 3, sortie le 27 juin 2025, pulvérise le record des premières 72 heures avec 60,1 millions de vues, pour un total de 106,3 millions de vues en dix jours. L’acteur Lee Jung-jae, qui incarne Seong Gi-hun depuis le premier épisode, est désormais l’une des têtes d’affiche les plus reconnues du globe, lui qui avait déjà signé son premier long métrage en tant que réalisateur avec Hunt en 2022. À ses côtés, Park Hae-soo et Lee Byung-hun composent le noyau dur d’une saga qui ne montre aucun signe de fatigue côté audiences.
Ces chiffres posent inévitablement la question que la série elle-même soulève : à quel moment les spectateurs sont-ils devenus les joueurs ? Ce n’est pas une métaphore. Netflix a sorti Squid Game : Le Défi, une émission de téléréalité où 456 vraies personnes s’affrontent pour remporter 4,56 millions de dollars. Hwang Dong-hyuk a publiquement exprimé ses réserves sur le concept. Netflix l’a produit quand même. Il n’y avait pas de leçon à retenir, apparemment.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.


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