On ne va pas se mentir, la saison dernière de The Night Agent sentait un peu la naphtaline à force de tourner en rond dans les couloirs moquettés de la Maison-Blanche. Peter Sutherland devait prendre l’air. Et quel bol d’air. Balancée sans le moindre ménagement à la figure des abonnés le 19 février avec 10 épisodes qui tabassent net, cette troisième saison délocalise le foutoir gouvernemental. Direction les ruelles moites d’Istanbul, puis New York. Peter est lâché dans la fosse aux lions. Seul face à lui-même. Et honnêtement, ça fait un putain de bien à l’intrigue.
Fini le téléphone rouge qui sonne toutes les dix minutes, le petit analyste coincé au sous-sol s’est mué en véritable chien de guerre. Une transformation crade, jouissive, bien que sérieusement douloureuse à regarder par moments.
Le topo sans spoilers
- L’os à ronger : La traque internationale d’un magouilleur du Trésor américain, avec des montages financiers douteux comme mobile principal.
- Le climat : Paranoïaque. D’Istanbul la poisseuse à un New York électrique et pluvieux.
- La baffe : Gabriel Basso assure plus de 80 % de ses cascades lui-même, et la fatigue transpire littéralement à l’écran.
- Les nouveaux venus : Isabel, une plume d’investigation qui fouine là où ça pue, et Adam, le partenaire imposé qu’on adorerait ne jamais croiser dans une ruelle.
Exit la romance, place à la parano pure et dure

La grosse tuile (ou la bénédiction absolue, selon où vous placez votre seuil de tolérance sentimental), c’est l’absence de Rose Larkin. Les scénaristes ont eu la lucidité de ne pas la zigouiller platement dans une ruelle sombre juste pour faire chialer dans les chaumières. Non, elle s’est juste barrée. Elle a choisi une vie normale, à des kilomètres des douilles fumantes. Ce choix fracasse Peter sur pellicule. Son vide intérieur infuse chaque scène de baston. Le type frappe beaucoup plus fort, encaisse beaucoup moins bien, tire d’abord et réfléchit (parfois) après coup. C’est brut. C’est triste. Ça fait mal.
Une journaliste teigneuse et un putain de roc silencieux
Pour compenser ce vide affectif, on lui colle Isabel De Leon dans les pattes. Une journaliste qui passe sa vie à fouiller les poubelles du ministère. Le genre de personnage qui sert très souvent de caution morale gnangnan et agaçante. Sauf qu’ici, elle a les crocs sortis. Leurs échanges sont un délice de ping-pong verbal toxique. Il méprise sa candeur jusqu’au-boutiste, elle crache allègrement sur son obéissance d’agent lobotomisé. Et au beau milieu de ce cocktail molotov ambulant, bam, on nous parachute Adam.
Adam, l’agent certifié Night Action. Ce mec donne littéralement la chair de poule. Il est froid, atrocement calculateur, le doigt systématiquement lissé sur le pontet de son flingue. Pendant la moitié de la saison, on se bouffe les ongles en guettant le moment où il va loger une balle dans la nuque de Sutherland. La tension oppressante dans l’habitacle d’une bagnole avec ces deux mecs surpasse largement la majorité des scènes de fusillade urbaine qui exploseront par la suite.
Ça cogne (vraiment) sévère
Parlons un peu budget et bourre-pifs. Si Netflix garde son ADN d’entertainment très pop, la réalisation, elle, a clairement bouffé des stéroïdes. Les combats à mains nues sonnent juste, les tympans sifflent, les pommettes éclatent, on s’étouffe en même temps que Peter. Il y a une séquence sous l’eau qui vient clôturer une course-poursuite à vous flinguer le rythme cardiaque. Viscéral, lent, sans coupures de caméra frénétiques façon clip des années 2000 qui gâchent la lisibilité de l’action.
| Ce qui crève d’intensité | Ce qui tire un peu (trop) sur la corde |
|---|---|
| La brutalité sèche des assauts et la gestion quasi médicale de la douleur physique. | Le jargon politico-financier, parfois lourd à digérer avant d’avoir pris son café. |
| Le tandem Peter / Isabel, ultra-fonctionnel et purgé de tension sexuelle inutile. | Certains mafieux de seconde zone qui manquent d’une vraie caractérisation. |
| Le malaise constant distillé par le personnage mutique d’Adam. | Le pessimisme ambiant, qui ne lâche jamais sa prise au collet. |
Le prix du nettoyage gouvernemental
Tout s’est épaissi. Chelsea Arrington traîne toujours là pour nous coller le nez dans la merde : la réalité des fameux « dommages collatéraux ». La binarité rassurante des gentils américains affrontant de méchants terroristes vole en éclats. Tout le casting trempe joyeusement dans un gris poisseux. Peter frôle la ligne rouge tellement de fois dans ces épisodes qu’on finit par ne plus la voir. Avec ce troisième tour de piste, The Night Agent vient d’arracher violemment son étiquette de « petite série sympatoche du week-end » pour aller mordre les chevilles des cadors du thriller politique cynique.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.



