Il y a des références qui ressemblent à un jeu de piste pour cinéphiles, et d’autres qui agissent comme une clé de lecture. Le clin d’œil de Marvel’s Wonder Man à Midnight Cowboy appartient à la seconde catégorie : pas une citation décorative, mais un choix qui révèle l’ambition réelle de la série. En convoquant un film longtemps jugé “inconfortable”, classé X à sa sortie et pourtant sacré Oscar du Meilleur Film, la série ne cherche pas le scandale. Elle s’offre un miroir, et nous glisse une question simple : qu’est-ce qu’un rêve, quand l’industrie qui le vend vous use jusqu’à l’os ?
(L’article évite les spoilers majeurs, mais évoque des éléments d’intentions et de dynamique de personnages.)
Ce qui frappe d’emblée, c’est que Wonder Man privilégie la densité d’un portrait à l’efficacité d’un “produit” calibré. On n’est pas dans l’ivresse du multivers, ni dans la démonstration de puissance. La série se place au plus près de son personnage, Simon Williams, acteur habité par son métier au point d’en devenir difficile à employer : il veut tout ajuster, tout retenter, tout réinventer sur un plateau, quitte à étirer les journées de tournage et à épuiser les équipes. Ce n’est pas un “caprice de star” écrit pour être moqué ; c’est une obsession, une manière de chercher une place au monde.
Ce choix d’approche “terre à terre” s’inscrit dans la veine des œuvres Marvel qui fonctionnent quand elles reviennent à une évidence : un héros intéresse davantage quand il est d’abord humain, et seulement ensuite extraordinaire. À ce titre, la lecture la plus détaillée de cet angle se prolonge utilement ici : https://www.nrmagazine.com/wonder-man-une-etude-de-personnage-realiste-qui-revele-les-coulisses-de-lunivers-cinematographique-marvel/.
Choisir Midnight Cowboy n’a rien d’anodin. Film de la fin des années 60, adaptation d’un roman centré sur les marges, il a porté à l’écran une Amérique urbaine moins triomphante que délavée : celle des corps qui vendent, des espoirs qui se marchandent, des amitiés qui se construisent faute de mieux — ou justement parce que le “mieux” n’existe pas. Sa réputation “controversée” tient autant à son contenu qu’à son époque : sexualité, pauvreté, désillusion, et cette impression que la ville avale les naïfs avec une lenteur méthodique.
Et puis il y a le paradoxe historique : film classé X (équivalent lointain d’un NC-17), il décroche pourtant l’Oscar du Meilleur Film. Cet écart dit beaucoup sur un moment où Hollywood, bousculé par le Nouvel Hollywood et une société en mutation, acceptait qu’un film sombre et frontal puisse représenter le “meilleur” de l’année. Aujourd’hui, le simple fait qu’un univers grand public convoque ce titre-là, sans le diluer, constitue déjà un geste.
Dans Wonder Man, la référence à Midnight Cowboy arrive par un geste de cinéphilie vécue : une séance, un écran, une salle. On comprend que Simon n’est pas le fan qui collectionne des posters ; c’est plutôt celui qui aime les films comme on aime un endroit où l’on se sent compris. Il fréquente des cinémas de répertoire, cherche le grain, la projection, l’expérience collective. Cette précision change tout : elle installe un personnage qui ne consomme pas l’image, mais la pratique — presque comme un artisan.
Au fond, la série utilise Midnight Cowboy comme un “lexique émotionnel”. La mélancolie du film, son mélange d’élan et de désenchantement, devient un vocabulaire partagé entre l’œuvre citée et l’œuvre citante. Le clin d’œil ne sert pas à faire sourire ; il prépare le terrain.
Le cœur de Midnight Cowboy, ce n’est pas seulement la survie à New York. C’est l’étrange alchimie entre deux perdants magnifiques : Joe Buck, naïf et persuadé que le monde l’attend, et “Ratso”, plus lucide, plus abîmé, qui a compris les règles du jeu mais n’a plus les moyens d’y gagner. Leur relation commence comme un arrangement, puis glisse vers une nécessité. Ils s’accrochent l’un à l’autre, non par héroïsme, mais par instinct vital.
Wonder Man transpose ce battement-là dans une autre jungle : celle du milieu du cinéma. Simon rencontre Trevor Slattery, acteur vieillissant, cabossé, en quête d’une forme de rédemption. Sur le papier, tout les oppose : l’un est encore porté par l’élan, l’autre par la fatigue. Mais l’industrie les a placés sur une même ligne de crête : exister, se vendre, rester désirables, et continuer à croire que jouer vaut la peine.
Ce qui rend leur duo intéressant, c’est que la série ne le “déclare” pas trop. Elle le construit par des situations : répétitions, désaccords, moments d’écoute, petites trahisons aussi, et ce mélange de rivalité et de solidarité propre aux acteurs. La caméra (et surtout le rythme du montage) semble parfois préférer les respirations aux punchlines, laissant les silences faire leur travail. On peut y voir une volonté : sortir du schéma Marvel où la relation sert surtout de moteur à répliques.
Le parallèle avec Midnight Cowboy devient alors pertinent : l’amitié n’est pas ici un “arc narratif” décoratif, mais une stratégie de survie. Et c’est précisément ce qui donne au clin d’œil une sensation de justesse.
Dans Midnight Cowboy, New York est filmée comme une promesse qui se retourne. La ville attire, puis elle isole. Elle fait miroiter des opportunités, puis elle facture chaque illusion. Dans Wonder Man, la topographie change, mais la logique demeure : Hollywood est aussi une métropole qui mange ses rêveurs. Elle ne vous frappe pas toujours ; elle vous épuise. Elle ne vous dit pas “tu es nul” ; elle vous dit “pas maintenant”, “pas toi”, “pas comme ça”.
Et c’est là que la série se montre plus mature qu’on ne l’attend : elle parle de l’usure du travail artistique. Simon, avec ses exigences et ses débordements, n’est pas seulement “difficile” ; il est symptomatique. Il incarne cette zone grise où la passion peut devenir toxique, où le désir de bien faire se transforme en sabotage, où l’amour du cinéma finit par menacer la possibilité même de le pratiquer.
Beaucoup de fictions qui “démystifient” le cinéma finissent par adopter une ironie supérieure : regardez comme tout est faux, regardez comme tout le monde ment. Wonder Man évite en partie ce piège en restant du côté des êtres. La série révèle des mécanismes d’industrie, oui, mais elle ne confond pas lucidité et mépris. Ce n’est pas un texte à charge contre Hollywood ; c’est un récit sur la manière dont un système peut broyer même ceux qui l’aiment sincèrement.
Dans cette perspective, l’écho à Midnight Cowboy est encore plus net : là aussi, la dureté du monde n’empêche pas l’existence d’une tendresse, fragile, parfois maladroite, mais réelle.
Il y a quelque chose de presque paradoxal — et donc intéressant — à voir une série Marvel, diffusée dans un cadre massivement familial, convoquer un film dont l’histoire de réception est marquée par une classification restrictive et des thèmes adultes. Mais c’est précisément ce décalage qui fait sens : au lieu d’aplatir la référence, la série la recontextualise. Elle ne reproduit pas l’outrance, elle récupère le noyau : la solitude, l’amitié improbable, la ville comme broyeur, et l’idée qu’un rêve peut être à la fois nécessaire et dangereux.
On pourrait rapprocher ce geste d’autres tentatives Marvel de jouer avec le patrimoine des formes populaires (comme certaines séries l’ont fait avec la télévision). Ici, l’hommage est moins “pastiche” que “conversation”. La série ne se déguise pas en Midnight Cowboy ; elle lui parle.
Le clin d’œil est “parfaitement réussi” pour une raison simple : il enrichit la perception de Simon. En choisissant ce film-là comme point de rencontre et comme horizon émotionnel, la série dit quelque chose de son protagoniste sans discours. Elle nous indique son goût — mais surtout son rapport au monde : Simon est attiré par les récits où l’espoir ne supprime pas la réalité, où la douceur existe malgré la dureté. Ce n’est pas une posture ; c’est une sensibilité.
Et parce que ce choix est cohérent, il ne sonne jamais comme une référence plaquée “pour faire culturel”. Il s’intègre à une logique interne : un acteur qui aime le cinéma au point d’en connaître les détours, de s’émouvoir d’un film ancien, et d’y chercher une vérité plus durable que le bruit du moment.
Cette orientation plus adulte a un coût : elle demande au spectateur d’accepter un tempo moins spectaculaire, des scènes qui privilégient le jeu et les tensions de plateau à l’action pure. Pour une partie du public, ce sera précisément l’intérêt. Pour une autre, ce sera une frustration : l’impression que la série “retarde” ce qu’on attend d’un récit Marvel.
Le risque, dans ce type de proposition, serait de rester coincé à mi-chemin : trop introspectif pour le public venu chercher le grand récit, trop sage pour ceux qui voudraient une vraie radicalité. Mais c’est souvent dans cet entre-deux que naissent les objets les plus stimulants : imparfaits parfois, mais habités.
Ce qui me semble le plus défendable, c’est que Wonder Man assume une idée rare dans ce genre de franchise : la vulnérabilité n’est pas une étape avant la puissance, c’est un état durable. Et le cinéma, ici, n’est pas un décor : c’est un milieu, un langage, une dépendance.
Ce dialogue entre œuvres donne envie de regarder la série comme un carrefour : entre la mythologie de studio et le cinéma des marges, entre le divertissement et la mémoire des images. D’ailleurs, l’idée même de “retour” d’un imaginaire à l’autre — du blockbuster au récit plus incarné — fait écho à d’autres dynamiques de pop culture, où les figures changent de contexte sans perdre leur pouvoir d’icône. À ce titre, ce détour peut être intéressant : https://www.nrmagazine.com/wonder-woman-retour-cinema/.
Et puisque Wonder Man parle de performance, de rôles, de visibilité, il est difficile de ne pas penser à la façon dont la culture populaire fabrique (ou efface) des présences, notamment féminines, selon les époques et les formats. Sur un autre terrain, mais avec une question voisine — qui a droit au centre du cadre ? — ces lectures prolongent la réflexion : https://www.nrmagazine.com/ou-sont-les-femmes-lhistoire-fascinante-derriere-le-tube-disco-de-patrick-juvet/ et https://www.nrmagazine.com/chanson-sur-les-femmes-notre-top-50-des-musiques-pleines-de-feminite/.
Enfin, le motif de la relation en duo, de l’intime comme force narrative, traverse aussi d’autres médiums. Certaines œuvres japonaises — notamment dans le champ du yuri — travaillent avec finesse ces dynamiques d’alliance, de regard social et de construction identitaire, souvent avec un sens du rythme émotionnel très différent du modèle hollywoodien : https://www.nrmagazine.com/meilleurs-mangas-yuri/.
Ce que j’aime, dans cet usage de Midnight Cowboy, c’est qu’il ne nous dit pas seulement “regardez, on connaît nos classiques”. Il nous invite à reconsidérer ce que l’on attend d’une série Marvel : pas forcément des enjeux plus gros, mais des enjeux plus proches. Et il rappelle qu’un film controversé peut devenir, avec le temps, un repère moral et esthétique — non pas parce qu’il choque, mais parce qu’il ose regarder la fragilité sans la corriger.
Reste une question, presque intime : si Wonder Man parle autant à ceux qui aiment le cinéma, est-ce parce qu’il célèbre la salle et le jeu… ou parce qu’il met le doigt sur ce que le cinéma coûte, parfois, à ceux qui l’aiment le plus ?
Passionné de cinéma depuis toujours, je consacre une grande partie de mon temps libre à la réalisation de courts métrages. À 43 ans, cette passion est devenue une véritable source d’inspiration et de créativité dans ma vie.