
Il existe des records qui relèvent du simple décompte, et d’autres qui racontent une époque. Avec 16 nominations aux Oscars 2026, Sinners ne se contente pas de dépasser des monuments statistiquement installés dans l’imaginaire collectif : il déplace le centre de gravité de ce que l’Académie semble prête à célébrer aujourd’hui. Sans bruit tapageur, mais avec une évidence qui intrigue, le film s’impose comme un objet rare : à la fois populaire, singulier, et suffisamment “cinéma” pour fédérer des branches parfois contradictoires.
On mesure mieux la portée de l’exploit quand on se souvient de l’ancienne ligne de crête : 14 nominations, un seuil longtemps associé à des films-événements, capables d’agréger spectacle, prestige et consensus. Que Sinners franchisse ce cap avec 16 nominations n’est pas qu’un symbole ; c’est un signal. L’Académie, souvent accusée d’hésiter entre conservatisme et aggiornamento, vient d’offrir à un film d’horreur vampirique situé dans le Deep South une reconnaissance transversale rarement accordée à un genre historiquement traité comme un plaisir coupable.
Pour qui souhaite consulter la liste complète des prétendants, le panorama des catégories et des concurrents est accessible ici : https://www.nrmagazine.com/nominations-aux-oscars-2026-decouvrez-la-liste-complete-des-pretendants-aux-prix-de-lacademie/. Mais la singularité de Sinners tient moins à sa présence qu’à sa diffusion dans le tissu même des nominations : jeu, technique, écriture, son, image, montage. Un film “partout” est un film que l’on a regardé en détail.
L’histoire de Sinners est aussi celle d’un pari de studio, à contre-courant d’une industrie obsédée par la sécurité des marques. Lorsque Warner Bros. a remporté une bataille d’enchères pour produire ce récit vampirique coûteux, beaucoup ont jugé l’investissement excessif, d’autant que l’accord concédé au réalisateur incluait des conditions rarement offertes à ce niveau : final cut, rémunération indexée très en amont, et même un horizon de droits qui s’étend sur plusieurs décennies après la sortie.
Ce qui frappait, c’était la nature du risque : un projet original, non adossé à une propriété intellectuelle préexistante, à une époque où la plupart des grosses mises se font sur la reconnaissance immédiate. Ryan Coogler n’arrivait pas sans preuve de talent, évidemment, mais son succès précédent s’inscrivait dans des cadres déjà balisés. Ici, il fallait construire un monde, installer sa mythologie, convaincre le public d’entrer dans une histoire sans béquille.
Le résultat, du côté des chiffres, a de quoi calmer les sceptiques : 368 millions de dollars de recettes pour un budget autour de 100 millions. Mais réduire l’affaire à un “retour sur investissement” serait passer à côté de l’essentiel : ce que l’on récompense aujourd’hui, c’est la preuve qu’un film ambitieux, personnel, et pourtant lisible, peut encore devenir un rendez-vous collectif.
Les nominations de Sinners couvrent un spectre impressionnant : Meilleur film, Meilleure réalisation, Meilleur acteur (Michael B. Jordan), seconds rôles (Delroy Lindo, Wunmi Mosaku), mais aussi casting, photographie, costumes, décors, maquillage et coiffure, musique, chanson, scénario original, montage, effets visuels et son. Cette dispersion n’est pas un hasard : elle décrit un film dont l’identité repose sur la cohérence entre les départements, et pas seulement sur une “bonne histoire” ou un “grand sujet”.
Le cinéma de Coogler a souvent été jugé sur sa capacité à articuler l’intime et le spectaculaire. Dans Sinners, cette articulation semble se déplacer vers quelque chose de plus sensuel, plus texturé : une approche où la mise en scène ne cherche pas uniquement l’efficacité narrative, mais un climat. Le fait que l’image, le son, le montage et la musique soient autant mis en avant raconte une expérience de spectateur : celle d’un film qui travaille la perception, le rythme interne, la respiration des scènes.
Le vampire est un motif ancien, souvent recyclé jusqu’à l’usure. Ce qui fait la différence, quand cela fonctionne, c’est la manière : l’angle, la matière, l’ancrage. Situer l’histoire dans le Sud profond ouvre d’emblée un espace symbolique chargé, où les fantômes ne sont pas seulement nocturnes. Sans entrer dans le terrain du spoiler, on sent que le film utilise le genre comme un langage, pas comme une décoration : le vampirisme y devient une façon de parler d’appropriation, de transmission, de corps et de mémoire.
La reconnaissance en scénario original indique que l’Académie, souvent prudente avec l’horreur, a ici perçu une écriture qui dépasse le mécanisme. Ce n’est pas la “surprise” qui compte, mais une architecture dramatique où les scènes semblent s’emboîter avec une logique émotionnelle. À mes yeux, cela rejoint une mutation discrète : le prestige n’est plus seulement dans le biopic ou la fresque historique, il peut se loger dans une mythologie neuve, à condition qu’elle soit précise, incarnée, et tenue formellement.
La nomination de Michael B. Jordan en Meilleur acteur a quelque chose de révélateur. Dans un récit où le genre invite souvent à surjouer la menace ou l’angoisse, il faut au contraire savoir retenir, laisser la caméra capter les “entre-deux” : une hésitation, un regard trop long, une décision qui se forme avant d’être dite. Ce type de partition exige un sens du tempo, et une capacité à exister dans des scènes où l’atmosphère raconte autant que les dialogues.
Les nominations de Delroy Lindo et Wunmi Mosaku renforcent cette impression d’un film pensé comme un ensemble. Un film qui vise large aux Oscars est souvent soupçonné de “cocher des cases”. Ici, j’ai plutôt le sentiment inverse : les seconds rôles semblent être le signe d’un monde secondaire riche, de trajectoires latérales qui ne servent pas seulement à faire avancer l’intrigue, mais à densifier le récit.
La triple reconnaissance photographie/décors/costumes est, pour moi, l’un des meilleurs indices de la nature du film. Un récit situé dans un territoire aussi codé que le Deep South peut facilement tomber dans la carte postale ou l’illustration. Or, lorsque ces catégories sont nommées ensemble, cela suggère un travail de continuité visuelle : une palette, des matières, une manière de faire sentir la poussière, la chaleur, l’épaisseur des intérieurs, la géographie des lieux.
Dans mes propres essais de réalisation, je reviens toujours à cette idée simple : le décor n’est pas un fond, c’est un partenaire de jeu. Les Oscars, quand ils sont justes, récompensent précisément cette qualité invisible : la façon dont un espace influe sur un geste, sur une distance entre deux personnages, sur la manière dont la lumière “écrit” une tension dans le cadre.
Que Sinners soit nommé en montage et en son n’a rien d’accessoire. Le fantastique tient rarement à la seule apparition d’un monstre ; il tient au moment exact où le film bascule, au battement de trop, au silence qui précède la note. Le montage décide de la confiance que l’on accorde au hors-champ. Le son, lui, décide de la peur que l’on fabrique soi-même.
J’ai toujours trouvé que les films de genre réellement durables sont ceux où la machine technique n’écrase pas le récit, mais le rend plus “vrai”. Ici, les nominations suggèrent un équilibre : assez de maîtrise pour faire événement, assez de retenue pour laisser au spectateur le travail de projection. Et cette zone de collaboration entre l’écran et la salle, c’est précisément ce que l’Académie semble consacrer plus souvent ces dernières années.
L’élan actuel autour de Sinners est indéniable, mais l’histoire des Oscars rappelle une chose : le favori du moment n’est pas toujours le gagnant final. Les campagnes peuvent être féroces, les récits médiatiques se retourner, et la sociologie interne des votes pèse lourd. Malgré cela, Sinners bénéficie d’un atout rarement avoué : un capital de sympathie. La perception d’un film “aimable” au sens noble — c’est-à-dire fédérateur sans être tiède — peut neutraliser les contre-feux habituels.
Ce qui rend la situation intéressante, c’est l’existence de concurrents au profil très différent. D’un côté, Hamnet de Chloé Zhao, récit de deuil porté par des performances, a tout pour séduire une Académie dont le bloc d’acteurs reste numériquement majeur. De l’autre, One Battle After Another de Paul Thomas Anderson, film politique et porté par une reconnaissance d’auteur accumulée depuis des décennies, peut cristalliser ce phénomène bien connu : l’idée qu’un cinéaste est “temps” d’être récompensé.
La question n’est pas seulement de savoir si Sinners convertira ses 16 nominations en razzia — perspective séduisante, mais statistiquement et politiquement complexe. La question est plutôt : qu’est-ce que ce record rend possible ? Si un film original, de genre, avec une identité formelle marquée, peut devenir le point de convergence des branches de l’Académie, alors la frontière entre “cinéma populaire” et “cinéma de prix” continue de se fissurer.
Reste un dernier enjeu, plus subtil : un record peut figer un film dans son aura, le transformer en symbole avant même qu’il ne soit revisité avec le temps. Sinners devra, comme tous les films propulsés au rang d’événement, résister à la relecture : celle qui, dans cinq ou dix ans, cherchera moins à compter ses nominations qu’à décrire son empreinte réelle, plan par plan, sur notre manière de filmer l’ombre, le désir et la mémoire.
Passionné de cinéma depuis toujours, je consacre une grande partie de mon temps libre à la réalisation de courts métrages. À 43 ans, cette passion est devenue une véritable source d’inspiration et de créativité dans ma vie.