
Avec la série des « 28 », la menace n’a jamais été seulement l’infecté qui surgit au coin d’un couloir. Le véritable danger, plus constant, c’est la manière dont les vivants fabriquent du sens pour justifier l’horreur. Dans cette logique, l’idée d’un troisième film ne se résume pas à “revenir pour faire plus”. Elle engage une interrogation plus troublante : que reste-t-il d’un individu, d’une haine, d’une croyance, quand le virus n’est plus simplement une condamnation mais un état peut-être réversible ? C’est là que la rumeur d’une résurrection inattendue devient moins un gadget scénaristique qu’un outil pour prolonger la réflexion morale de la saga.
Depuis « 28 Days Later », la franchise a fait évoluer son horreur : d’abord nerveuse, quasi documentaire, puis plus ample, plus structurée, pour arriver aujourd’hui à une phase où le récit assume une dimension plus mythologique. L’enjeu, dans « 28 Years Later: The Bone Temple », n’est pas uniquement la contamination : c’est la recomposition du monde après des décennies d’effondrement, la naissance de micro-sociétés, la fabrication de croyances, l’émergence de figures d’autorité. L’horreur devient alors moins biologique que politique et spirituelle, même quand le film conserve une violence frontale.
Il faut prévenir : certains éléments précis du deuxième volet peuvent être évoqués plus loin. Disons simplement ici que « The Bone Temple » installe un antagoniste humain d’une virulence rare, construit comme un symptôme de l’époque qu’il incarne : la contamination n’est plus seulement dans le sang, elle est dans le récit que certains se racontent pour dominer les autres.
La franchise n’a jamais eu un “grand vilain” stable, au sens classique. Le Rage Virus tient lieu de fatalité, mais les films répètent que la logique de meute, la peur, la brutalité de groupe — bref, l’humanité — constituent une menace plus organisée que la rage elle-même. « The Bone Temple » pousse cette conviction plus loin en mettant en scène un leader charismatique, capable de transformer le chaos en dogme. Sa violence ne vient pas seulement de ses actes, mais de la mise en récit de ces actes : il fabrique une liturgie de la domination.
Cinématographiquement, c’est intéressant parce que l’antagonisme ne se joue pas uniquement sur l’action. Il se joue sur le regard : qui a le droit de nommer le monde, de dire “ceci est le mal”, “ceci est le salut” ? La saga, jusque-là, exploitait surtout la vitesse, la panique, la contamination. Ici, elle explore un autre moteur : la croyance comme forme d’infection.
Un pivot crucial de « The Bone Temple » tient à une découverte médicale : le virus, traité comme une force absolue depuis le début, se révèle plus complexe. L’idée n’est pas tant de “guérir” par miracle, mais d’introduire une nuance qui bouleverse l’écosystème narratif : si les symptômes peuvent être atténués, si une part d’identité peut remonter à la surface, alors l’infecté n’est plus seulement un danger anonyme. Il devient une énigme tragique, potentiellement manipulable, potentiellement récupérable, potentiellement… instrumentalisable.
Pour un futur troisième film, cette nuance est une rampe idéale. Elle permet d’écrire autre chose qu’une escalade de carnage. Elle autorise une dramaturgie de l’ambivalence : un corps contaminé peut-il garder un noyau de volonté ? Une haine peut-elle survivre sous la rage ? Et si oui, dans quelle direction ? Voilà le terrain de la fameuse “résurrection”.
Quand le cinéma d’horreur parle de résurrection, il parle rarement seulement du retour physique d’un personnage. Il parle de persistance : une idée qui ne meurt pas, un traumatisme qui se répète, une idéologie qui change de forme pour continuer à opprimer. « The Bone Temple » joue précisément avec un imaginaire religieux (symboles, posture de martyr inversé, accusation de satanisme), et ce n’est pas gratuit : c’est un dispositif pour montrer comment un chef se construit en figure sacrée, même au milieu des ruines.
Dans ce contexte, une “résurrection inattendue” peut prendre plusieurs visages. Le plus évident — et le plus pauvre — serait un simple retour survitaminé pour une scène de confrontation. Le plus fertile serait un retour thématique : l’homme revient comme mythe, comme rumeur, comme image, et cette image agit sur les survivants. Le cinéma, après tout, est l’art des fantômes : ce qui revient n’est pas toujours ce qui respire, c’est ce qui hante.
Le deuxième film laisse volontairement une marge d’incertitude sur le sort final de son antagoniste : la mise en scène montre la punition, le chaos, l’attaque, mais s’interrompt avant la preuve définitive de la mort. Ce n’est pas un hasard. C’est une grammaire classique du feuilleton : ne pas fermer la porte, surtout quand le personnage est autant un moteur idéologique qu’un danger physique.
Si le troisième film valide un retour “par le corps”, l’idée la plus intéressante ne serait pas “il est infecté donc il est pire”. Ce serait : il est infecté, mais quelque chose en lui demeure. Or, depuis que « The Bone Temple » introduit l’idée qu’un traitement peut restaurer une part d’humanité, on peut imaginer une variation plus glaçante : un infecté qui conserve une intention. Non pas une bête, mais un fanatique amoindri par la rage, pourtant toujours porté par son obsession. Là, la résurrection cesse d’être spectaculaire. Elle devient une question morale : que fait-on d’un monstre qu’on pourrait, en théorie, ramener “un peu” du côté des hommes ?
La saga a déjà déplacé notre perception des infectés, en suggérant qu’ils ne sont pas seulement un flux homogène de violence. Si le troisième film veut radicaliser cette idée, la “résurrection” pourrait être une promotion : un antagoniste qui revient en chef, en figure quasi divine au sein de la horde, capable d’organiser plutôt que de subir.
C’est un terrain risqué, car il frôle le fantastique pur. Mais le deuxième volet a déjà ouvert la porte à une étrangeté assumée. Et surtout, cette piste permettrait de conserver l’essentiel : la saga parle de structures humaines. Un “Alpha” ne fait peur que s’il reproduit nos hiérarchies, nos cultes, notre fascination pour le pouvoir. Le film aurait alors un miroir redoutable : même réduite à des réflexes, la foule cherche un chef — et certains chefs savent renaître dans n’importe quel régime, y compris celui de la rage.
La meilleure façon d’éviter le piège du “retour forcé”, tout en exploitant l’empreinte du personnage, serait de le faire revenir autrement : par les survivants qu’il a endoctrinés, par les symboles qu’il a laissés, par le récit qu’il a imprimé. Dans beaucoup de grands récits post-apocalyptiques, la vraie infection est culturelle : slogans, rituels, images. Un troisième film pourrait ainsi raconter comment une communauté se reconstruit sur les ruines d’un mythe toxique, même lorsque le corps du prophète est absent.
Ce serait aussi, paradoxalement, le choix le plus moderne : à l’ère des croyances virales, un personnage n’a pas besoin d’être vivant pour gouverner. Il lui suffit d’être partagé, rejoué, brandi comme preuve. De ce point de vue, la “résurrection” devient un commentaire sur notre époque autant qu’un rebondissement de scénario.
Un élément excite la curiosité cinéphile : le retour annoncé de Cillian Murphy dans le prochain volet, reprenant le rôle de Jim. Ce n’est pas seulement un clin d’œil nostalgique. C’est une collision potentielle entre deux registres : d’un côté, la survie “à hauteur d’homme” du premier film, nerveuse, immédiate ; de l’autre, la dérive mythologique et sectaire de « The Bone Temple ». Mettre Jim face à ce nouveau monde, c’est tester la résistance d’une figure de survivant à une époque où le danger n’est plus seulement l’infecté, mais la théologie de la violence.
Si le troisième film cherche une tension dramatique forte, il pourrait opposer non pas deux muscles, mais deux idées de la survie : Jim, témoin d’un monde qui a basculé “hier”, face à des êtres qui ont grandi dans la ruine et l’ont organisée. Là encore, la résurrection (si elle a lieu) ne serait qu’un accélérateur : le vrai duel serait celui des visions du monde.
La grande question n’est pas “peuvent-ils ramener ce personnage ?” mais “à quel prix esthétique et narratif ?”. Danny Boyle et Alex Garland, lorsqu’ils fonctionnent au meilleur, savent faire dialoguer l’énergie de la mise en scène et une inquiétude politique. L’imagerie nerveuse, le montage qui coupe dans la chair du temps, le sentiment d’urgence : tout cela a toujours servi un propos plus large sur la société.
Le risque, avec un retour trop littéral, serait de faire glisser la trilogie vers une mécanique de franchise : le méchant “iconique” qu’on ressort parce qu’il a marqué. Le gain, au contraire, serait de traiter ce retour comme un test de cohérence : si le virus devient traitable, si les infectés deviennent plus lisibles, si les humains deviennent plus monstrueux, alors la saga peut oser un troisième film moins fondé sur la surprise que sur la conséquence.
Certains spectateurs reprocheront au deuxième film son goût pour l’excès, son refus de la demi-mesure, sa violence parfois éprouvante. Et il faut le dire clairement : le film comporte des moments conçus pour tester le seuil de tolérance, avec une crudité qui n’a rien d’anecdotique. Pour prendre la mesure de cette réception, on peut croiser les perceptions avec des échos de la sphère horreur, notamment autour d’une séquence particulièrement éprouvante : un retour sur la scène la plus difficile à encaisser.
Mais réduire « The Bone Temple » à la provocation serait passer à côté de son geste : il tente de déplacer la peur vers quelque chose de plus inconfortable, plus durable. Là où l’infecté est une menace immédiate, le fanatique est une menace qui s’installe. Et ce déplacement peut expliquer autant l’adhésion que le rejet.
Un troisième film, aujourd’hui, se pense aussi dans une culture du récit à long cours. Les spectateurs sont entraînés à lire des signes, à théoriser, à traquer l’indice. On le voit chaque semaine avec les séries événement : la manière dont un final valide — ou contredit — des hypothèses devient une part du plaisir. À ce titre, il est intéressant de noter comment les récits modernes nourrissent l’enquête du public, parfois jusqu’au vertige : un exemple récent de théorie de fans confirmée montre à quel point l’écriture contemporaine joue avec l’attente.
La trilogie « 28 » peut s’inscrire dans cette dynamique sans s’y soumettre. La “résurrection” ne devrait pas être un cadeau au public-détective, mais le prolongement logique d’un monde où l’identité, la mémoire et la contagion ne se limitent plus à un changement de rythme cardiaque.
Le cinéma travaille avec des présences qui dépassent la biographie des personnages. Quand une figure devient symbole, elle échappe à sa fin. C’est vrai des héros, mais aussi des monstres. Et c’est vrai, plus largement, de nos icônes, dont la disparition rappelle l’étrange pouvoir de persistance des images. À ce propos, l’évocation d’une légende populaire et de son empreinte culturelle permet de mesurer ce que “survivre” veut dire au cinéma : le parcours d’une icône mondiale éclaire, en creux, cette idée que l’écran fabrique des revenants.
Dans « 28 », cette logique se pervertit : ce qui revient n’est pas la beauté d’une image, mais l’empreinte d’une violence. Un troisième film pourrait être l’endroit où la saga avoue pleinement que son vrai sujet est là : la postérité du mal.
Le cinéma contemporain vit au rythme des annonces, des retards, des calendriers mouvants. Ce bruit de fond influe sur notre manière d’attendre les films, de les imaginer avant de les voir. On l’observe dans des sagas d’action dont la fin annoncée se décale et se recompose, comme en témoigne l’actualité autour de la chronologie fluctuante d’une autre franchise majeure. Mais pour « 28 », l’enjeu n’est pas seulement industriel : il est artistique.
Un troisième volet ne pourra pas se contenter d’aligner des scènes de survie. Il devra répondre à ce que le second a mis en circulation : la possibilité d’un traitement, l’ambiguïté morale des infectés, la création de cultes, l’émergence d’un mal “humain” plus structuré que la maladie. C’est à cette condition que l’idée de résurrection cessera d’être un crochet marketing pour devenir une question de cinéma.
Il y a, dans la post-apocalypse, une dimension matérielle qu’on sous-estime : qui transporte, qui stocke, qui nourrit, qui reconstruit ? Les films d’horreur sont souvent plus politiques qu’ils ne le disent, parce qu’ils reposent toujours sur une économie de la survie. Et cette économie renvoie à nos réalités : la précarité, la valeur attribuée aux corps, la hiérarchie des tâches. Ce n’est pas un hasard si certaines lectures contemporaines relient le récit de catastrophe aux conditions ordinaires du travail. Pour mesurer ce pont entre réel et fiction, on peut jeter un œil à cette analyse très terre-à-terre : une étude sur les salaires d’un métier invisible.
Dans un troisième « 28 », la résurrection la plus intéressante pourrait être celle-ci : le retour du concret. Moins de mythes, plus de conséquences. Moins de figures qui s’autoproclament dieux, plus de communautés qui tentent de tenir debout. Et au milieu, peut-être, un revenant — qu’il soit homme, rumeur ou infecté — comme test ultime : qu’est-ce qu’une société fait d’un mal qu’elle connaît, qu’elle a déjà laissé grandir, et qu’elle voit revenir sous une autre forme ?
Au fond, l’interrogation la plus stimulante n’est pas de savoir si un personnage peut revenir à l’écran, mais ce que ce retour dirait de nous. Si la saga choisit la résurrection, elle devra trancher entre le spectaculaire et le significatif : faire revenir un corps pour l’impact immédiat, ou faire revenir une idée pour l’inconfort durable. Et si le troisième film est le lieu où Jim réapparaît, alors la saga a une opportunité rare : confronter la mémoire du premier choc à la sophistication du cauchemar actuel, pour demander au spectateur non pas “as-tu eu peur ?”, mais “qu’as-tu laissé entrer, et qu’est-ce qui, depuis, refuse de mourir ?”
Passionné de cinéma depuis toujours, je consacre une grande partie de mon temps libre à la réalisation de courts métrages. À 43 ans, cette passion est devenue une véritable source d’inspiration et de créativité dans ma vie.